mercredi 17 juillet 2019

Le bombardier Mitsubishi G3M (Nell aux USA) : Une approche hautement stratégique (Révisé le 29 Janvier 2020 *)

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{Sources : Wikipedia en langue Anglaise, Allemande, Italienne et Japonaise}


En 1933, la Marine Impériale Japonaise lança le programme d'un avion d'attaque à très long rayon d'action suivant une méthode pour le moins osée

Il s'agissait d'attaquer des navires ennemis situés très loin du territoire Japonais, de les torpiller, puis, dans la mesure où aucune base n'était rapidement accessible, il fallait pouvoir poser l'avion en mer près d'un sous-marin Japonais éloigné de la bataille pour qu'il recueille l'équipage.

La Marine Nippone attendait deux avantages de ce concept :
  • D'abord, une totale surprise des marins attaqués, quel que soit leur rang, puisqu'ils s'imaginaient naviguer en toute quiétude. 
  • Ensuite, elle espérait aussi que les navires survivants se retirent pendant un temps plus ou moins long avant de déclencher une phase de reconnaissance intense par voie aérienne et maritime, le tout se traduisant en un grand ralentissement des opérations ennemies.

La conception


La firme Mitsubishi se lança dans la conception de cet avion en y mettant tous les éléments les plus modernes : Une ligne très fine (assez proche de celle d'une torpille), une aile permettant de décoller facilement en étant lourdement chargé, un train d'atterrissage éclipsable, des postes de pilotage et de combat bien carénés.

Le Wikipedia en langue Anglaise énonce que son étude était inspirée du Douglas DC 2. Je n'en crois rien. 

Je présume que le Dewoitine D 33 y avait une part bien plus conséquente.

Le nouvel avion, qui emmenait un équipage de 5 hommes, fut désigné en tant que G1M.

Long de 15.83 m, il pesait 4 775 kg à vide et 7 000 kg au décollage.

Sa voilure trapézoïdale avait 25 m d'envergure et 75 m² de surface totale, donc un allongement de 8.33, très favorable à la finesse, donc à l'autonomie.

La charge alaire de 93 kg/m² - comme également le système Junkers dit Doppelflügeln (ailes doubles) - permettait des décollages à pleine charge relativement confortables.


Malheureusement, si les moteurs employés Hiro type 91 de 12 cylindres en W à refroidissement à eau développaient bien leur 650 Cv au sol, l'absence de compresseur leur interdisait de maintenir cette puissance en altitude.

Le G1M fit son premier vol en Avril 1934.

Vingt et un avions de présérie en furent construits et soumis à nombre d'expérimentations, y compris en utilisant des moteurs différents.

La vitesse de pointe mesurée au niveau de la mer de 266 km/h - très honnête - était cependant déjà insuffisante face à n'importe quel chasseur de l'époque.

Le plafond pratique atteignait 4 500 m.

Par ailleurs, la structure de l'avion paraissait manquer de résistance.


Entre temps, comme ailleurs, des moteurs en étoile Japonais à compresseur avaient fait leur apparition, notamment le Mitsubishi Kinsei, qui était au tout début de son développement.

La Marine Impériale modifia ses demandes et Mitsubishi y répondit par le remarquable G3M.

Le fuselage s'allongeait à 16.45 m, la voilure restait identique.

Deux moteurs Kinsei en étoile de 910 Cv remplacèrent définitivement les deux Hiro type 91.

La masse au décollage montait à 7 700 kg.

Le premier vol eut lieu en Juillet 1935.

Avec ces moteurs, la vitesse monta à 350 km/h à 2 000 m.

Le plafond pratique passa de 4 500 m à 7 500 m.





Mitsubishi G3M - Région de Nanking, 1938


L'avion fut commandé en série à une trentaine d'exemplaires pour sortir en 1936 (G3M1) : Il était le contemporain du Potez 540. 


La production de masse d'une version plus puissante (G3M2) commença en 1937 et se poursuivit jusqu'en 1939. 
Cet avion avait un équipage de 7 hommes à cause du renforcement de l'armement défensif.

Un premier lot fut équipé de moteurs Kinsei 42 donnant 1 075 Cv au décollage et 990 Cv à 2 800 m. 

Le second lot fut monté avec des Kinsei 45 donnant une puissance comparable au décollage mais 1 000 Cv à une altitude de 1 000 m supérieure. 

Cette version atteignait 375 km/h à 4 200 m.

Construite à plus de 700 exemplaires, cette version avait un plafond pratique de 9 100 m et une autonomie, en surcharge, supérieure à 4 300 km .


La dernière version fut le G3M3 qui avaient des moteurs donnant 1 300 Cv au décollage et  1200 Cv en altitude. 

La vitesse passait à 416 km/h à 6 000 m. Le plafond pratique passait à 10 000 m.

Cet avion fut fabriqué à plus de 200 exemplaires de 1939 à 1941.


L'armement défensif, initialement de 3 mitrailleuses de petit calibre, fut renforcé par la suite soit par une simple mitrailleuse supplémentaire, soit par un canon court de 20 mm de type MG FF F.

Dans tous les cas, la charge offensive de ce bombardier était de 800 kg. 

Les torpilles de type 91 modèle 1 pesaient plus de 780 kg dont 150 kg pour la charge explosive.

La production de cet avion s'arrêta en 1941 car son successeur, le G4M commençait à sortir en série.

On doit noter aussi que cet avion fut employé aussi pour des vols de représentation (photo ci-dessous).





Mitsubishi G3M2 de "représentation" sur un aérodrome aux USA  en 1939 : Une belle finition.




Au combat 


Les G3M (surnommés Nell aux USA) furent envoyés au combat dès l'Automne 1937, à l'occasion de la guerre Sino-Japonaise.

Tirant partie de leur grand rayon d'action, ils furent envoyés sur des zones côtières ou sub-côtières proches de Shanghaï (en traversant, dans certains cas, les 6 à 700 km de la Mer du Japon).

Ils participèrent aussi au bombardement 24/24 h de Chongqing, à partir de bases de départ plus proches.

Bien qu'escortés par les chasseurs de l'Armée et de la Marine Impériales, ils se heurtèrent souvent à des chasseurs Chinois de l'armée du Kuomintang (nationaliste) de Tchang Kaï-shek, le plus souvent d'origine soviétique (I 15, I 15 bis, I 153 et I 16).

Si ce bombardier n'était pas mieux protégé ni blindé que le fut son successeur, le G4M (que les Américains surnommèrent Betty), sa ligne beaucoup plus fine lui valut de moindres atteintes que ce soit par le feu des chasseurs ou celui de la DCA.

Cependant, en 1941, les Japonais considéraient déjà ce bombardier comme obsolète. 

Mais puisqu'il existait, il allait servir militairement. 



Cela commença, le 10 Décembre 1941, par la destruction de la puissante Force Z Britannique, flotte constituée des deux puissants navires de bataille HMS Prince of Wales et Repulse escortés par les quatre destroyers Electra, Express, Vampire et Tenedos.

Cette formation fut pistée très rapidement par les sous-marins I-65 puis I-59 comme par divers avions de reconnaissances lancés par des croiseurs de la Marine Impériale.

Lorsqu'elle quitta Singapour pour tenter d'interdire un débarquement Japonais un peu plus au Nord, ce fut en réalité pour tomber dans une embuscade.


Le combat débuta à 11:00.

Trois formations de G3M2 basées à Saigon se séparèrent en deux, 35 avions lançant des bombes lourdes depuis une altitude de 3 500 m - en fait plus élevée, de l'ordre de 5 000 m si l'on se fie à ce journal personnel du sous-lieutenant Albert Jacobs - pendant que les 25 autres lançaient des torpilles. 

Le HMS Prince of Wales fut atteint par une première torpille qui toucha la coque à bâbord arrière, au niveau de l'hélice la plus extérieure. 
Si le dommage parût initialement faible, il n'en était rien car le déplacement très important de l'arbre de cette hélice ouvrit de nombreuses voies d'eau qui entraînèrent l'arrêt de toute électricité dans la moitié arrière du navire qui commença à gîter fortement.

Le HMS Repulse, lui, évita 19 torpilles grâce à l'habileté du commandant William G. Tennant et à l'entraînement de son équipage. 
Une bombe le frappa cependant, détruisant son bien inutile hydravion de bord Walrus.

Puis, 17 bombardiers G4M1 bien plus récents l'attaquèrent alors en un mouvement de pince pour lancer leurs torpilles.

Deux d'entre eux furent descendus par l'artillerie du Repulse et 8 furent fortement endommagés.

Cependant, le Repulse avait été atteint quasi simultanément par quatre ou cinq torpilles. Il chavira, emmenant 500 marins au fond de la mer à 12:33.

Six G4M1 lancèrent leurs torpilles aussi sur le Prince of Wales et trois d'entre elles firent but.

Une bombe de 500 kilos paracheva le désastre. 

A 13:15, l'ordre d'abandon fut donné, à 13: 20, le cuirassé chavira et coula avec 327 marins à bord.



La visite de la coque naufragée de ce cuirassé en 2007 a montré que la toute première torpille lancée par un G3M2 qui avait créé tant de dégâts était pourtant moins puissante - charge explosive de 150 kg d'une torpille type 91 modèle 1 -  que la dernière - charge explosive de 205 kg, donc une torpille 91 modèle 2 - lancée par un G4M (Betty pour les US).


Cette bataille fut la preuve que les grands décideurs de la Royal Navy n'avaient rien compris à leur victoire contre la Regia Marina à Tarente en 1940 et qu'ils n'avaient pas davantage réfléchi à ce qui venait de se passer à Pearl Harbor 48 heures auparavant !

C'était, malgré tout, une victoire en trompe l’œil pour la Marine Impériale, parce que l'Amiral Phillips avait refusé d'impliquer la RAF dont les Brewster Buffalo, tout critiquables qu'ils aient étés par ailleursauraient pu faire un carnage contre les bombardiers Nippons. Il s'en est fallu de peu pour qu'ils soient arrivés à temps.

Imaginons, avec beaucoup de "si" et avec un humour très noir, presque Britannique, ce qu'auraient pu faire huit hydravions de chasse A6 M2-N (Rufe) pour défendre la Force-Z si le Royaume Uni avait eu la bonne idée d'en acheter au Japon (et dans la mesure où ils auraient déjà été construits) pour en équiper ses deux navires de ligne, à la place de leurs 8 Walrus de masse supérieure... 

Ils n'auraient eu aucun problème pour descendre une bonne partie des avions torpilleurs !

La seule excuse que l'on peut évoquer pour l'amiral Phillips réside qu'il était dans l'impossibilité intellectuelle d'imaginer que des bombardiers chargés de torpilles puissent réaliser un raid aussi puissant sans navires de ligne pour les soutenir. 

Il n'avait manifestement pas pris connaissance des vols du Cubaroo entre 1924 et 1926.

D'un autre côté, on doit remarquer deux points critiques dans la structure des navires  constituant la Force Z
  • Le HMS Repulse était relativement bien protégé en termes de canons légers antiaériens avec 24 QF2 de 40 mm Mk VIII. Ainsi, il put obtenir deux victoires aériennes et endommagea plusieurs de ses agresseurs. 
  • Par contre, le HMS Prince of Wales avec 32 canons identiques n'obtint pourtant pas de résultats probants.                                                                                                         Il est possible que l'entraînement de l'équipage du PoW n'ait pas été aussi poussé que sur le Repulse.                                                                                                                                                                                                                                                   Pire encore, les 4 destroyers ne disposaient chacun que d'un seul QF2 (!) et de quelques mitrailleuses de 12.7. Autrement dit, ils ne pouvaient rien contre les avions qui volaient bien plus haut que le plafond de ces dernières (1 000 m).
  • Les voies d'eau qui contribuèrent à la paralysie du cuirassé Britannique PoW étaient dues à la déformation de l'arbre d'hélice bâbord qui avait induit des fissures très importantes entre lui et plusieurs des cloisons étanches. Cela paraît étonnant que les chantiers Britanniques aient laissé passer une telle malfaçon...

La carrière du G3M ne s'arrêta pas après cet exploit.


Cet avion participa évidemment à la conquête des Philippines et des Indes Néerlandaises (Indonésie), mais la sidérante faiblesse tactique des colonisateurs Occidentaux (USA, GB, Pays Bas) lors de ces événements ne rend pas très passionnante l'étude de ces faits.

Par contre, l'Amiral Yamamoto voulait que le Japon mette un pied en Australie, dont, apparemment, il attendait une stabilisation de la situation militaire au profit du Japon. 





Darwin et l'île Bathurst sont tout au Nord-Ouest des Territoires du Nord



L'attaque de Darwin par la Marine Impériale Japonaise commença par un bombardement aérien.

Ce raid se déroula le 19 Février 1942Il avait été minutieusement préparé par des vols d'observation probablement réalisés par des hydravions embarqués sur des croiseurs sous-marins.

Le premier acte fut le fait des avions embarqués sur 4 des 6 porte-avions (Akagi, Kaga, Hiryu & Sôryu)) ayant attaqué Pearl Harbor, avec une première vague de 81 Nakajima B5N de torpillage ou de bombardement en palier, 71 Aichi D3A d'attaque en piqué, le tout protégé par 36 Zéros qui attaquaient aussi en strafing.


En passant, les A6 M2 descendirent un Catalina. 

Les officiers de garde de la RAAF refusèrent de tenir compte de l'avertissement d'un observateur côtier (le père McGrath) qui prévenait du passage, au dessus de l'île Bathurst, de nombreux avions se dirigeant vers le Sud à 09:35.


La surprise fut donc totale lorsque la vague Japonaise se présenta sur Darwin à 09:58.

Le port de Darwin abritait 65 navires de toutes sortes, dont en particulier des navires impliqués dans le soutien aux forces Alliées combattant les Japonais aux Indes Néerlandaises.



Explosion du cargo Neptuna le 19 - 02 - 1942. La corvette Katooma, au 1er plan, n'eut aucun dommage.



Après 30 minutes de travail, ces avions - dont 35 étaient plus ou moins endommagés -retournèrent à leurs porte-avions. Ils avaient coulé 11 navires et en avaient endommagé un grand nombre. 
Un seul des 10 P 40 de l'USAF échappa aux Zéros. Les autres furent abattus ou détruits au sol.

La seconde vague arriva sur les lieux à 11:58, déclenchant cette fois-ci les sirènes d'alertes.

Si le Wikipedia en Anglais annonce une altitude de vol de 18,500 ft (soit 5624 m) , Bernard Baëza, dans son excellent livre Soleil Levant sur l'Australie, indique une altitude de vol des G3M de 8 000 m.

Cela explique beaucoup plus aisément l'absence d'impact obtenus par les 16 canons de DCA de 94 mm que l'évocation d'une éventuelle anomalie dans tous les détonateurs des dits obus.

Pourtant, les bombardiers Japonais prirent tout leur temps (près d'une heure) pour trouver leur objectif et définir leur angle d'attaque avant de lancer leurs bombes. 

Cela démontre que la défense aérienne du territoire Australien n'avait jamais été sérieusement envisagée par le gouvernement de sa très Gracieuse Majesté !

La base aérienne fut très fortement endommagée. 

Parmi les 30 avions détruits au sol, il y avait six Lockheed Hudson, deux P 40 et un B 24, ce qui réduisait encore les capacités Australiennes.

Six membres de la RAAF furent tués, qui firent partie des quelques 250 tués de cette Journée tragique.

Le Wikipedia Anglo-Saxon attribue l'énorme différence en nombre de victimes à l'absence de cuirassés. 

Ce n'est que partiellement vrai : L'Australie était alors un pays quasi désertique où la vie est dure et Darwin, en 1941, était une toute petite ville avec à peine 2 500 habitants, alors que Honolulu avait déjà une population de 180 000 habitants. 

La densité de population étant faible, cela réduisait mécaniquement la probabilité des impacts létaux.





Darwin au XXIème siècle




Au total, les Japonais avaient largué 114 tonnes de bombes, un tonnage à peine inférieur à celui lancé sur Pearl Harbor (133 tonnes).

Un ordre bizarre, ajoutant à la terreur provoquée par la puissance du raid, eut pour effet des pillages dans les maisons évacuées par les habitants.



Ce raid eut un impact immédiat sur les combats à Java et aux Philippines. Le trafic naval se dispersa dans d'autres ports.


De nombreux aérodromes furent construits, mais très bien camouflés, et les USA envoyèrent un nombre conséquent de P 40 avec leurs pilotes.

Les raids Nippons sur Darwin continuèrent pourtant pendant environ une année.


Les premières alertes radar ne donnèrent que peu de résultat car les Curtiss P 40 n'arrivaient pas à monter suffisamment vite à l'altitude de vol des G3M !

Les choses changèrent sur ce plan lorsque Churchill accepta d'envoyer des Spitfire Mk V qui montaient dans le même temps qu'un Zéro.


Les premiers combats furent un choc pour les Britanniques qui pensaient éradiquer les chasseurs Japonais, mais aussi pour les Japonais dont les bombardiers et les avions de reconnaissance, même les Mitsubishi Ki 46 (Dina pour les USA) n'étaient plus suffisamment rapides.

L'aggravation des combats dans les Salomon éloignèrent les menaces Japonaises de Darwin.

Le Mitsubishi G3M cessa peu à peu d'être un guerrier.




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