jeudi 27 décembre 2012

Eléments de tactiques aériennes en 1940 (Révisé 24 / 12 / 2015)

Pour aider à comprendre les problèmes rencontrés par l'aviation Française de Septembre 1939 au 24 Juin 1940, il faut se pencher sur deux données liées : Les structures géométriques des formations de combat (du bombardement comme de la chasse et aussi bien du côté Allemand que Français) et les capacités de défense des formations de bombardement contre la chasse.


Les formation de bombardement


Ces formations ont joué un rôle important. 

Avant toute chose, elles tenaient compte des contraintes que devait gérer toute formation de bombardement de l'époque.

La première contrainte était de rendre le bombardement facile

Ainsi, superposer des avions sur un plan vertical aurait été nuisible puisque les bombes lancées par les étages supérieurs auraient risqué de toucher les avions situés juste en dessous (cela s'est d'ailleurs vu dans les structures Américaines bombardant l'Allemagne).

La seconde contrainte était de faciliter la défense contre la chasse ennemie dont le travail était justement de détruire les bombardiers attaquants.

Cependant, pour un chasseur, l'attaque de bombardiers n'avait pas la même probabilité de réussite si elle était menée par l'avant, l'arrière, ou par les côtés.
  • Une attaque frontale était certes mortelle pour le pilote du bombardier et son officier de bombardement, mais elle l'était aussi pour le pilote attaquant pour deux raisons : 
    • La cible apparente (le fuselage du bombardier) était non seulement petite, donc difficile à ajuster, mais, en plus, elle se rapprochait très rapidement, ce qui, en ouvrant le feu à 500 m de distance, interdisait de peaufiner la visée (moins de 2 secondes pour tirer puis éviter la collision !) ;
    • En général, le bombardier n'était pas totalement désarmé vers l'avant. Les balles de 7.5 mm, bien que très légères (moins de 10 gr), étaient lancées à 800 m/s par un avion volant à 110 m/s (total 910 m/s) et rencontraient un chasseur volant à 150 m/s, ce qui induisait un impact à plus de 1050 m/s. Tout impact étant plus dramatique pour le chasseur parce que la structure de sa cellule est toujours plus légère que celle d'un bombardier. (Rappel : la puissance de l'impact d'un projectile est égal à sa masse multipliée par le carré de la vitesse du projectile en mètres par seconde).
  • Une attaque par l'arrière, par contre, favorisait la visée du chasseur qui n'avait aucune correction de défilement à faire. 
    • Le pilote de chasse avait beaucoup plus de temps pour viser. 
    • Si la différence de vitesse entre le bombardier et le chasseur était importante en faveur de ce dernier - disons au moins de l'ordre de 30 m/s (110 km/h) - le mitrailleur attaqué avait du mal à bénéficier de plus de 10 secondes pour ajuster son adversaire. 
    • Bien évidemment, le chasseur devait tirer de plus près pour compenser le fait que sa proie tendait à le fuir.
    • Ses projectiles - toujours lancés à 800 m/s - ne touchaient le bombardier, au mieux, qu'a 720 m/s (vitesse de la balle en sortie du canon - perte de vitesse au bout de 200 m de vitesse = 690 m/s + 30 m/s de différence de vitesse entre le chasseur et sa proie). 
    • Et il en allait de même pour les balles du mitrailleur défendant le secteur arrière du bombardier, du coup l'énergie de ses coups était environ 50 % plus faible.
  • Une attaque latérale exigeait de viser la trajectoire future du bombardier, qui possédait un nombre important de degrés de liberté : Il pouvait accélérer, ralentir, monter, descendre ou rester horizontal, s'éloigner ou se rapprocher, voire combiner le tout. Cela demandait un énorme entraînement aux pilotes de chasse. Germain Coutaud racontait dans Icare sa satisfaction lorsque ses pilotes, après entraînement, pouvaient mettre de 2 à 5% de leurs coups au but à une distance inférieure à 300 m...

Disposition Allemande des bombardiers attaquant en vol horizontal


La première à voir est celle de l'ennemi, les bombardiers de la Luftwaffe. 

Cette disposition était plutôt bien conçue.




Photo prise le 21 Juin 1940 au dessus de la France, depuis l'avion de tête d'une triplette  de Do17 et,
à l'évidence, depuis une altitude modeste (entre 1000' et 1500' à vue de nez) - Manifestement,
il n'y a pas de DCA Française à craindre, on est donc dans une zone contrôlée par les Allemands




Document original de l'auteur - Formation Allemande de bombardement en vol horizontal vue du dessus :
4 unités élémentaires de 3 bombardiers. En gris pâle : les avions les plus bas

Cette formation avait deux objectifs :
  1. Couvrir une zone assez large (plusieurs centaines de mètres) pour que le bombardement soit efficace ;------------------------------------------------------------------------------------------
  2. Permettre à de nombreux avions de croiser leurs feux, en ouvrant un champ de tir dépourvu d'obstacles aux mitrailleurs arrières.
L'avantage de ce système modulaire était, entre autres, de permettre la constitution de grandes formations.


Disposition Française des bombardiers


L'Etat Major Français de l'Air de 1940 ne semblait pas priser particulièrement l'emploi de grandes formations de bombardement.

Cela venait, sans aucun doute, de la trop grande réussite des Bréguet XIV pendant la dernière année de guerre en 1918. 

Ces avions, qui portaient jusqu'à 300 kg de bombes, les lançaient depuis une faible hauteur (quelques centaines de mètres au plus) et démontraient une efficacité redoutable.

Vingt années plus tard, les mêmes hommes, devenus généraux, disposaient d'avions volant 3 fois plus vite en portant de 1300 à 1600 kg de bombes.


Ils ne voyaient donc aucune nécessité d'employer beaucoup plus d'avions. 

Ils avaient une anticipation arithmétique des résultats susceptibles d'être obtenus et n'imaginaient en aucune manière l'importance stratégique des pertes en hommes pas plus que leurs causes possibles. 

Il faut dire que leurs chefs n'avaient pas été de bons professeurs dans ce domaine (et, pour être juste, Göring, quand il accusait ses pilotes de chasse de lâcheté, partageait les mêmes bévues).

Nos grands chefs du Bombardement paraissent avoir été totalement inconscients des progrès de la DCA et de la Chasse dans le monde. 

La préparation du bombardement de Bakou, par l'Etat-Major Français, avait montré la généralisation de cette sorte de naïveté.



Le schéma de l'attaque sur Sedan, visible sur ce remarquable site en hommage à l'héroïque commandant Laubier (qui disparut dans cette mission), ressemble à celui que je produis ici, mais l'unité de base pouvait passer de 3 à 5 avions, voire même un peu plus. 

On en restait cependant à une distribution de type fleuve, donc étroite.


Cela signifie que l'on ne prenait pas en compte la dispersion latérale des bombes, puisqu'en bombardant à basse altitude, on imaginait qu'elle serait faible.





Document original de l'auteur - formation Française de bombardement


On voit au premier coup d’œil que les avions de tête ne pouvaient pas tirer sur les chasseurs Allemands qui attaquaient les avions situés en queue de peloton. 

De même, les avions qui constituaient la bordure gauche du dispositif avaient une quasi interdiction de tirer sur les chasseurs Allemands qui attaquaient leurs collègues situés sur la bordure droite, et vice versa.


Les formations de chasse pour la recherche de l'ennemi


Les formations de Chasse pouvaient disposer, ou non, d'un système d'alerte électromagnétique (radar). 

Mais, au début de la guerre, aucun pilote de chasse au monde n'était entraîné à cela et les centres de guidage étaient eux-mêmes totalement incompétents.

Cela a amené les Britannique à la désastreuse bataille dite "de Barking Creek", le 6 Septembre 1939, lorsqu'un groupe de Spitfire - commandé par le futur célèbre as Sailor Malan - attaqua un groupe de Hurricane annoncé par le contrôle au sol - particulièrement incompétent en ce temps là - comme avions non-identifiés

Le résultat fut tragique, avec 2 Hurricane abattus dont l'un des 2 pilotes fut tué (premier mort Britannique de la 2ème Guerre Mondiale).

Adolphe Galland a raconté dans ses mémoires de guerre une histoire comparable côté Allemand qui s'était mieux terminée.


J'ai déjà traité des problèmes de l'alerte aérienne

Mais celle-ci ne résolvait qu'une partie du problème. 

La recherche concrète des avions ennemis par des avions effectuant leur travail normal de chasse en était une autre tout aussi importante : Il fallait voir l'ennemi dans le même temps qu'il fallait, autant que possible, éviter d'être vu par lui. 

Ceci est toujours vrai de nos jours.

La formation de recherche de l'ennemi devait également permettre d'engager le combat dans la meilleure position possible. 

Unité élémentaire de chasse à 2 avions


Cette formation de base s'est installée plusieurs années après la fin de la Grande Guerre. 

Au début, elle a concerné peu de pays bien qu'elle soit la plus naturelle : Un chasseur expérimenté mène l'attaque et son ailier couvre ses arrières.



Document original de l'auteur - patrouille à 2 avions attaquant un adversaire rencontré par hasard.
Les rayons de virage (minimaux) des avions bleus sont identiques ; le leader bleu ne peut pas virer suffisamment serré pour être bien placé, par contre, son ailier est idéalement placé et va descendre l'ennemi

Nous savons que cette formation était standard en Finlande vers 1930 ainsi que dans l'escadre de François d'Astier de la Vigerie en 1933 (voir ce post).

Elle fut imposée à la Jagdwaffe notamment par Werner Mölders, à son retour d'Espagne (sous la dénomination de Rotte). 

En ce qui me concerne, j'aurais tendance à imaginer que la jeune Luftwaffe de 1933 avait envoyé des pilotes un peu partout en Europe, que ceux d'entre eux qui sont allés en Finlande avaient récupéré le cœur de doctrine de ce pays - inquiet de la proximité menaçante de l'URSS autant que de la disproportion entre les deux pays - et l'avaient fait adopter.

Elle exista en France sous le terme de patrouille légère, ce qui indique qu'elle n'était pas standard. 


Unité élémentaire de chasse à 3 avions


C'était la formation standard de la plupart des aviations en 1939, y compris en Allemagne (d'après ce que l'on croit savoir en tout cas).



Document original de l'auteur - Patrouille à 3 avions attaquant un adversaire rencontré par hasard.
Les rayons de virage des avions bleus sont identiques. Le leader bleu comme son ailier de gauche ne peuvent pas virer suffisamment serré pour être bien placé, par contre, l'ailier droit peut descendre l'avion ennemi mais, à l'issu de la manœuvre, les 2 équipiers ont inversé leur position



Les Allemands abandonnèrent cette formation ternaire vers l'automne 1939, au prix de nombreuses luttes difficiles pour venir à bout de réticences persistantes. L'instigateur de cette réforme fut le très grand as Werner Mölders.

Les Français, qui la considéraient idéale pour les transferts à grande distance, ne voyaient pas la nécessité d'en changer.

Par contre, la distance latérale entre avions pouvait atteindre de 300 à 500 m, ce qui réduisait la visibilité des dispositifs et augmentait la capacité de découverte de l'ennemi.


Attaque Française d'une formation Allemande


Si on regarde les conséquences tactiques de la formation Allemande de bombardiers, on voit qu'elle multipliait bien les possibilités de la défense.





Document original de l'auteur - Attaque dite "en noria" type GC 1/I du capitaine Coutaud -
Chaque ligne terminée par une flèche rouge matérialise le tir d'un mitrailleur Allemand


Si les avions Français attaquaient un même bombardier d'une formation Allemande, chacun à leur tour, cette disposition induisait de fort risques pour eux, puisque les mitrailleurs ennemis gardaient des cibles à hausses et azimuts constants (sauf si l'attaque était menée par surprise et avec un très grand écart de vitesse).

C'était la formation la plus souvent employée dans l'escadrille du capitaine Coutaud (GC 1/I) si l'on analyse sa contribution dans Icare (n°145 - La Chasse, III). 

A mon humble avis, cette formation réduisait l'efficacité des chasseurs Français, et le groupe 1/I (celui où opérait le capitaine Coutaud) n'a pas le palmarès qu'il eut pu obtenir en employant une formation un peu plus dispersée.





Document original de l'auteur - Attaque en parallèle
Chaque ligne terminée par une flèche rouge matérialise le tir d'un mitrailleur Allemand


Si, par contre, les Français attaquaient simultanément des avions différents (schéma ci-dessus), chaque mitrailleur ennemi devait impérativement se défendre et le nombre de tirs simultanés sur un même chasseur se réduisait, ce qui réduisait les risques pour les chasseurs Français.

Cependant, on constate que plusieurs mitrailleurs pouvaient encore toucher chaque chasseur, mais le risque était largement diminué.

Bien évidement, les résultats étaient plus favorables lorsque la vitesse des attaquants était supérieure.


Attaque d'une formation Française par la Jagdwaffe

Lorsque les Allemands attaquaient nos formations, ils profitaient évidement de nos faiblesses.


Document original de l'auteur - Chaque ligne terminée par une flèche rouge matérialise le tir d'un mitrailleur Français - On voit que les tirs des mitrailleurs les plus éloignés des chasseurs peuvent toucher les bombardiers amis.

Mais ces faiblesses étaient d'autant plus nuisibles que nos avions étaient envoyés en petit nombre et que les mitrailleurs des différents avions ne coordonnaient pas entre eux leurs tirs par radio.


Les quelques photos ou vidéos que j'ai vues sur les bombardiers Britanniques ne semblent pas indiquer l'existence d'une doctrine stable, puisque les avions y apparaissent en vol de canard ou en file indienne, etc, et toujours par petit nombre.

Les Alliés ont donc favorisé leurs propres pertes.

Ce fait, fortement renforcé par des attaques conduites en dessous du plafond de la Flak de petit calibre et par l'absence d'escorte de chasse, explique des bilans proche de 50% de pertes (voire pire) pour certaines missions.








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