jeudi 16 mai 2013

Le bombardier de l'Oural (Dornier 19, Junkers 89) : L'assurance ne coûte cher qu'avant l'accident ! (Enrichi le 17 / 07 / 2016)


Toute guerre doit être préparée


Hitler avait très clairement écrit que son principal but politique était la conquête des territoires Slaves - donc essentiellement Russes - pour assurer un espace vital suffisant aux Allemands.

Partant de ce fait, son entourage militaire aurait dû constater - parce que Napoléon avait tenté le coup 129 ans plus tôt - que le matériel dont disposait son Armée n'y était pas adapté. 

  • Les fantassins de disposaient pas d'habits taillés pour les très basses températures courantes en hiver. 
  • Les chars de type III et IV avaient des chenilles étroites qui ne permettaient en aucun cas de passer les épisodes boueux du dégel post hivernal 
  • Les avions étaient à la fois bien trop fragiles à la poussière et au froid.
  • Pire encore, sur le plan du raisonnement, Hitler s'est embarqué dans une expédition sur de grands espaces sans disposer d'avions de bombardement à grands rayon d'action.


Pourtant, Walter Wever, intronisé chef d'Etat-Major de la Luftwaffe dès la prise de pouvoir de Hitler, avait, lui, parfaitement anticipé la chose. 

Il avait défini la notion d'un Ural Bomber, permettant de passer l'Oural et de détruire les centres industriels qui se seraient, éventuellement, cachés derrière.

Deux type de bombardiers furent lancés chez 2 constructeurs différents et aucun des deux, si on les compare à ce qui se faisait ailleurs dans le genre, n'était ridicule. 


Le Dornier 19  


Le Dornier effectua son premier vol fin octobre 1936, avec 6 mois d'avance sur son concurrent direct.

C'était un grand quadrimoteur pour l'époque (25 m de long et 35 m d'envergure) dont l'équipage comptait 9 hommes. 

La surface de voilure était de 162 m².

Sa masse était un peu inférieure à 12 tonnes à vide, et passait à 18 500 kg au décollage.

Il disposait de 3 500 l de carburant et de 1 600 kg de bombes qu'il devait livrer à 1 600 km. 





Dornier 19 en vol sur ce site


Equippé de 4 moteurs en étoile Bramo de 715 Cv chacun, il était donc nettement sous-motorisé par rapport à toute la concurrence. 

(NB : Ce serait un contre-sens total de le comparer au Bloch 135 de puissance très comparable mais très rapide - 500 km/h - parce que le bombardier Français s'inscrivait dans la catégorie des B4 et n'affichait aucune velléité stratégique.)

Malgré cette puissance très insuffisante, une vitesse de 315 km/h fut mesurée au niveau de la mer (source : Wikipedia en langue Allemande). 

Cela signifie que la vitesse en altitude devait atteindre les 360 km/h.

Cependant, le 4 Avril 1940, l'hebdomadaire Les Ailes publiait une présentation critique intéressante du Dornier 19, dont la presse Allemande avait, semble-t-il, parlé à ce moment-là pour désinformer nos décideurs (comme elle l'avait fait en 1938 avec le chasseur Heinkel 100).

Le journaliste était même très élogieux sur ce bombardier : "Et, cependant, ce monoplan tout métallique, à aile médiane de 35 m d'envergure, est d'une belle venue. Il était même, à l'époque où il sortit, d'une technique très en avance sur celle des appareils en service."

Dans cet article, la vitesse était donnée pour 320 km/h au sol et pour 380 km/h en altitude. 




Un calcul simple montre d'ailleurs qu'en montant les mêmes DB 600 de 910 Cv du Junkers 89 sur le Dornier 19 lui aurait permis d'augmenter la charge transportée comme de faire passer la vitesse au sol à 340 km/h et la vitesse en altitude à près de 400 km/h.

Équipés des moteurs Jumo 211 de 1 200 Cv montés sur les Junkers 87, il aurait atteint 375 km/h au sol et les 420 km/h en altitude, ce qui l'aurait rendu presque comparable au Boeing B 17 contemporain.


Le Junkers 89


Le Junkers 89 était de dimensions comparables (26.49 m de long et 35.25 m d'envergure) mais sa masse, tant à vide - 17 000 kg - qu'au décollage - 27 800 - était très supérieure, ceci étant associé avec une surface alaire de 184 m² (charge alaire : 151 kg/m²).

La surface de sa voilure était en tole ondulée.

Avec des moteurs Daimler-Benz DB 600 de 910 Cv, il obtenait une vitesse de pointe de l'ordre de 380 km/h en altitude.


Junkers 89 sur ce site - les ailerons / volets (Doppelflügel) sont bien visibles 


Si on l'avait équipé des mêmes moteurs que ceux montés sur le Dornier 19, sa vitesse en altitude n'aurait pas dépassé 350 km/h : Cet avion était moins fin que le Dornier !

Cela montre que le Dornier était au moins aussi rapide que son concurrent bien que nettement moins puissant : Il était donc bien plus fin. 
Cependant, il est très possible que son système hypersustentateur (Doppelflügel) lui aurait permis des envols plus courts à pleine charge.

Cet avion eut un successeur direct dans le Ju 90 de transport.



Comparaison et épilogue


Comme son concurrent, ce dernier bombardier était un premier jet. 

Tous les deux étaient  proches du Whitley Britannique contemporains mais avec de bien meilleurs perspectives d'évolutions.


Il faut noter, malgré tout, qu'ils étaient tous les deux un peu moins performants que les Farman 2233, en vitesse comme au niveau de la charge de bombes susceptible d'être transportée (1.6 tonne contre 4.2 tonnes).
(La capacité du Farman 2234 Jules Vernes, démontrée au combat, était de 2 000 kg de bombes déposées après plus de 3 500 km de trajet aller et 1 500 km de trajet retour.)


Le général Walter Wever se tua dans le crash au décollage de son Heinkel 70 au début de Juin 1936. 
Cela mit un terme à un projet tout à fait sensé et, reconnaissons-le, bien lancé.

Il semble qu'il ait pensé qu'une campagne contre la France était moins utile à l'Allemagne que celle contre la Russie.

De leur côté, Göring, Kesselring, Milch et Udet pensaient tous les quatre que la précision de bombardement permettait tout. 

Ils avaient privilégié la guerre contre la France - sans aucun doute poussés par Hitler - et les armes qu'ils avaient choisies (mis à part le Junkers 88) furent très efficaces dans ce but.


Par contre, à partir de Juillet 1940, ces décideurs se heurtèrent à la dure réalité de la stratégie. 

Leur choix donnait certes les résultats les plus rapides, mais il était le moins efficace à plus long terme : La Luftwaffe fut totalement incapable de paralyser les ports de Grande Bretagne.

Une pleine année plus tard, elle fut tout aussi incapable de détruire les usines d'armement soviétiques qui avaient, elles aussi, fait retraite, justement derrière l'Oural.


Quand la notion d'Amerika Bomber apparut, il était déjà bien trop tard et les rêveries démentes des décideurs nazis (un rayon d'action de 20 000 km à  500 km/h de croisière !) interdirent la réalisation des avions possibles.


Contrairement à ce qu'écrivaient MM Robert Forsyth et Eddie J. Creek sur l'Amerika Bomber, l'Allemagne pouvait entretenir une flotte de bombardiers stratégiques, ne serait-ce que parce qu'au début de la guerre, elle était le premier producteur mondial d'aluminium (secondée par la France).












7 commentaires:

  1. Bonjour,

    La RAF a fait le choix très tôt du bombardiers stratégique, je suppose que l'on peut y voir la différence de l'insulaire contre le continental. Même si les généraux de la Luftwaffe ont vu l’intérêt d'un Ural Bomber il reste que c'est l'armée de terre qui avait la primauté.
    De plus la campagne de Russie a été pensé comme une guerre courte. Si on imagine que le IIIeme Reich avait mis au point un bombardier stratégique issu de l'un des deux appareils ci dessus dès 1941 cela aurait-il changé la donne ? Le coup d’arrêt devant Moscou n'est pas dû au rapatriement des usines qui a eu un effet que sur les années suivantes.

    De plus l’existence de ce bombardier long rayon d'action n'aurait il pas impliqué l'étude d'un chasseur d'escorte ? et je ne pense pas au Me110 !

    Tout cela pour dire que je me demande si le choix du bombardier stratégique n'était pas un adapté pour l'Allemagne; ni en moyen ni en effet attendu ?

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    1. Vous posez là une excellente question.

      Je n'ai pas de réponse toute faite, j'ai juste quelques repères, dont je vais sortir des spéculations fumeuses, juste pour le fun.

      Le premier est que l'URSS ne disposait apparemment pas de radar fiable avant la dernière année de la guerre (les pilotes du Normandie Niemen n'en parlent pas du tout). Donc, moyennant une route bien pensée - mais longue - il devait être possible de passer de nuit (comme les Anglais le faisaient).

      Ensuite, l'escorte en cas d'attaque de jour me semble possible en utilisant des FW 190 à condition de leur donner plus d'essence interne et des réservoirs supplémentaires.

      Pour ce qui est du coup d'arrêt sur Moscou, il est effectivement en dehors de ce problème.

      Pourtant, il ne paraît pas totalement impossible que des bombardiers à long rayon d'action, s'ils avaient existé, aient pu couper le trans-sibérien en plusieurs endroits sur les 1000 km précédent Moscou. La défense de Moscou en eut été certainement affectée.

      Par ailleurs, en partant de Roumanie, des bombardiers auraient peut être pu détruire les raffineries de Bakou (j'ai repris ici plan Gamelin, mais, pour Hitler, il eut été pertinent).

      Bien sûr, cela n'aurait pas empêché les Russes de se battre pied à pied, cela n'aurait pas empêché le T 34 d'être meilleur que le Pz IV et l'hiver d'être terriblement meurtrier.



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    2. Décidément à chaque fois que je reviens sur votre blog, je tombe sur de véritables bijoux... et beaucoup de lecture ! Dommage que j'ai moins de temps ces derniers jours... Mais je digresse !

      Ne trouvez vous pas que cet avion aurait pu passer pour le fruit des amours entre un Farman F.222 et un Whitley... Comme quoi le concept de ces machines étaient prometteur. Cela dit cela prouve aussi que l'inconséquence n'est pas qu'une affaire française : j'ai lu (ou entendu) assez souvent des phrases du genre : "pendant la guerre, les Allemands savaient ce qu'il faisaient pas les Français..." et bien, pas tant que cela... En tout cas merci encore une fois pour vos articles et vos recherches

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    3. je voulais parler du dornier 19 bien entendu... J'ai tapé un peu vite..

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    4. Vous avez entièrement raison, chaque pays avait des atouts et des points faibles. Mais je dirais que plus j'avance, plus je pense que Hitler a eu énormément de chance face à nous et qu'ensuite, il a gaspillé des vies et des talents en quantités ahurissantes et pour rien.

      On peut se poser la question des pertes Allemandes contre nous. Il y a quarante ans, on acceptait ~27000 tués. Maintenant, on serait plus près de 50000, soit presque le double : L'a-t-on rapporté à Hitler ? Si cela ne fut pas le cas, cela expliquerait peut-être une préparation que, de nos jours, on peut penser bâclée.

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  2. J'ai regardé hier un reportage sur la vie dans le III Reich. On voit bien que suite à la bataille de France, la population ne vivait pas dans une économie de guerre, au contraire le gouvernement voulait donner une impression de "on a gagné vous êtes les seigneurs, jouissez de la victoire". Cet état d'esprit semble avoir eu des impacts sur la production d'armement et sur la mise en route des projets devant prendre la suite des armements existant.
    Pourtant on dit toujours que Hitler a toujours eu l'intention de se tourner vers la Russie. Cette incapacité à prévoir que la guerre allait durer longtemps tout en étant l'instigateur de cette durée est troublante.

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  3. Votre observation est particulièrement pertinente.

    Les discours d'Hitler comme son livre-programme étaient limpides quant à sa volonté de se tailler une grosse colonie au détriment de la Russie.
    Mais, la victoire sur la France a dû lui apporter une telle satisfaction qu'il s'est cru invincible et que personne n'a osé le remettre sur les rails du bon sens.
    La victoire peut griser un homme comme une drogue.

    C'est probablement la raison de la fuite de Rudolf Hess en Angleterre et du suicide de Udet : Ils avaient compris que leur chef fonçait dans le mur et ne voulaient pas y participer.

    Mais, ce qui m'étonne, c'est que les piliers de l'Armée et du régime n'aient pas mieux préparé leurs hommes et leur matériels.

    Par la suite, Hitler, qui avait favorisé des comportements sauvages parmi ses troupes, n'a su que partir dans une perpétuelle fuite en avant qui a abouti à l'offensive de Kursk, signal d'une retraite de 2 ans !

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