lundi 8 octobre 2012

Oui, les Mirages IV seraient passés ! (révisé 26 / 02 / 2015)

Le Mirage IV est un avion mythique.

La Force Française de Dissuasion est tout aussi mythique.

Son histoire débute avec la création du Commissariat à l'Energie Atomique (CEA) par le Général De Gaulle en 1945.

Il est donc logique que les revues qui font vivre l'Histoire et la Gloire de l'Aviation en parlent.

Tout naturellement, Mr. Christian-Jacques Ehrengardt a consacré un passionnant article à ce sujet dans le numéro 31 de sa revue Aéro-Journal.

Mais, qui dit passionnant sous-entend passion. Donc, il y a quelques points sur lesquels je me permets d'avoir un avis différent du sien.



L'influence déterminante du "Coup de Suez" en 1956


C'est que, justement ce sujet me passionne depuis 1956. 

Oui, j'avais 11 ans seulement, mais les conversations familiales tournaient très souvent sur les guerres dont les cicatrices marquaient encore (et marquent toujours) le territoire national.

L'Affaire de Suez m'avait profondément marqué. 

Notre pays, empêtré dans la Guerre d'Algérie, était gouverné par Guy Mollet. 

Politicien habitué à manœuvrer ses électeurs et ses camarades de parti, il ne comprenait strictement rien à la politique internationale. 

Il crut donc pouvoir affaiblir le FLN Algérien en attaquant l'Egypte de Nasser conjointement avec la Grande Bretagne et Israël (ce qui avait un certain relent des plans établis par Gamelin en 1939 pour affaiblir les soviétiques "alliés" d'Hitler). 

Malgré un succès militaire foudroyant, cette action obtint l'exact contraire de ce qu'elle se proposait d'obtenir.


Pour nous faire reculer, et au vu de nos succès même, l'URSS avait clairement menacé notre pays de frappes nucléaires et les USA nous avaient abandonnés, nous, leurs alliés.


Je vois encore les schémas rudimentaires que tous les journaux publiaient pour faire comprendre aux Français la nature des catastrophes qui leur étaient promises. 

Tous les adultes que j'entendais pensaient qu'une nouvelle guerre mondiale allait être bientôt déclenchée - nucléaire cette fois - d'autant plus que les USA et l'URSS n'arrêtaient pas de pratiquer des essais nucléaires pour mieux maîtriser leurs bombes thermonucléaires.


Les peuples d'Europe semblaient résignés à repartir vers l'enfer.


Nos troupes réellement victorieuses se retirèrent pourtant piteusement, car, pour éviter la reprise des combats entre Israël et l'Egypte, des casques bleus - inventés à cette occasion - vinrent les relever.


Pendant ce temps-là, les troupes soviétiques noyaient dans le sang la tentative réformatrice d'Imre Nagy en Hongrie.


Pour avoir perdu la face, ça, nous l'avions perdue ! Je ne l'ai jamais oublié et ne l'oublierai jamais.



Des conséquences définitives d'un fiasco


Ces événements renforcèrent profondément l'influence Russe au Proche Orient en même temps qu'ils réduisaient définitivement la Grande Bretagne en vassale des USA.

En France, cela créa trois fait simultanément : 
  • L'accélération du programme de création de la bombe atomique, 
  • la mise sur pied d'un vecteur aérien de la dite bombe et... 
  • le discrédit définitif porté à la IVème République, comme de ses politiciens.

Notre armée fut quand même obligée, par le même Guy Mollet, de livrer la bataille d'Alger, où certains officiers furent entraînés par les politiques à se salir gravement les mains... et, ce qui est bien plus grave encore, l'âme. 


On connaît la suite : Deux ans plus tard, le Général De Gaulle revint au pouvoir.


Son souci premier, mais secret, fut d'accélérer vivement le programme de bombe atomique et de le transformer pour créer une force de riposte nucléaire à 3 composantes : aérienne, terrestre et maritime. 

Lorsqu'il demanda aux USA un coup de main pour accélérer l'augmentation de nos compétences nucléaires, il essuya un refus tonitruant (que les Anglais n'avaient pas subi). 


Les Américains au pouvoir détestaient De Gaulle. 

Un jour, peut-être, un Wikileaks intéressant nous expliquera ce qu'ils craignaient (ou ce qu'ils désiraient) vraiment...


La première bombe atomique Française, Gerboise Bleue, de conception et de fabrication purement nationales, explosa le 13 février 1960. 

Avec ses 70 Kilotonnes d'équivalent TNT, elle était, de très loin, la plus puissante première explosion de tous les pays détenteurs de l'arme nucléaire. 

Elle conserve encore ce record.



Livrer l'Apocalypse au domicile de l'ennemi


Mais la bombe est une chose qui n'a d'intérêt que si elle est livrée en bon état de marche à son destinataire : L'ennemi qui menace la vie même de notre Nation. 

La première étape était de la livrer avec un avion.

Le Mirage IV de Marcel Dassault, qui volait depuis la mi-Juin 1959, répondait parfaitement aux attentes de ses concepteurs. 

Il faut dire que, initialement, cet avion avait été conçu comme chasseur à très long rayon d'action.

Un avion concurrent était en construction chez Sud Aviation, le SO 4060, oeuvre de JC Parot, mais cette société nationale n'anticipait rien, ergotait sur tout, perdant un temps précieux. 

Son avion ne vola même pas.




Mirage IV P (cliquez sur le nom de l'avion pour visiter le magnifique site d'Yves Fauconnier)
un avion et des équipages exceptionnels pour une mission terrifiante...

Le Mirage IV  répondait parfaitement au cahier des charges de l'Armée de l'Air et fut choisi. 

La version initiale paraissait un peu sous-dimensionnée et l'avion de série, un peu plus grand et plus lourd fut construit à 62  exemplaires.

La composante Air des Forces Stratégiques Françaises fut opérationnelle dès 1964. 

Un sacré tour de force technologique et politique.



Adaptation à sa tâche 


L'article de Mr Ehrengardt se termine par une interrogation : Est-ce que nos Mirage IV auraient pu passer les défenses Soviétiques ?

Je me souviens des commentaires assassins de la presse US sur ce qu'elle appelait les "prétentions" nucléaires du Général De Gaulle.


Lorsque notre bombe explosa en 1960, les éditorialistes US soulignèrent à l'envie qu'elle ne disposait pas de vecteurs (avions ou fusées) pour aller faire du mal à qui que ce soit.


Lorsque les Mirage IV furent opérationnels, en 1964, les mêmes éditorialistes - dont la compétence se mesurait uniquement à l'importance des prébendes qu'ils recevaient - mirent fortement en doute la capacité de nos avions à passer les défenses soviétiques.

Ils se fondaient sur les missiles Sol-Air soviétiques S 75 Dvina (code US SA 2) qui avaient abattu le Lockheed U2 de Gary Powers en 1960. 


Quand les Anglo-Saxons parlaient de la "soi-disant" force de frappe Française, c'était avec tout la dérision imaginable. Ils seraient mieux fondés à parler du "soit-disant chasseur JSF" !


L'amiral HG Rickover, soit-disant "père" des sous-marins nucléaires US, disait même alors que la France était incapable de concevoir des sous-marins nucléaires (!).


Et, là-bas, on dit que les Français sont arrogants !



Mais, si le U2 volait très haut (21000 m), il y volait très lentement, juste 20 km/h plus vite que sa vitesse de décrochage. 

Il y était donc particulièrement peu manœuvrant.  

Par contre, le Mirage IV, qui volait certes un petit peu moins haut, était extrêmement rapide (2340 km/h à ~13000 m) et très agile. 

Par ailleurs, sa très longue carrière a démontré l'extrême solidité de sa cellule.



Autrement dit, Mr Ehrengardt a, en fait, posé la même question que les Anglo-Saxons sur la capacité réelle de passage des défenses soviétiques par nos Mirage IV, mais je ne le suspecte pas du tout de l'avoir fait dans le même esprit.

A mon avis, tout le monde peut pourtant répondre à cette question avec du simple bon sens.
  • Le Mirage IV a mené des reconnaissances stratégiques jusqu'en 2005 au moins. Cela signifie qu'il est entré largement à l'intérieur des territoires qu'il était censé traverser pour livrer "sa" bombe. Il en est revenu, ce qui démontre sa capacité de résistance aux défenses adverses
Laissons de côté celles sur l'Afghanistan (quoique...).
  • Celles sur la Serbie et le Kosovo ont été menées, à ma connaissance, sans perte. 
  • Les moyens serbes à la fin des années 90 furent suffisamment sophistiqués pour leur permettre d'abattre un F117. 
La réalité de ces missions de reconnaissance Françaises est attestée, donc ils seraient bien passés.


D'ailleurs, le ton des commentaires Anglo-Saxons n'a plus rien de méprisant. 

Ils vont même jusqu'à admettre que l'avion se comportait très bien, comme l'avaient rapporté les pilotes Britanniques qui l'évaluèrent pour essayer de sauver leur force de dissuasion de la mainmise US. 

Mais, pour eux, les dés étaient pipés. 








8 commentaires:

  1. Bonjour,

    Vous dites bien le discours des USA vis à vis de ce vecteur mais il serait intéressant d'avoir l'avis d'ex officiers de la défense aérienne de l'ancienne URSS. Nous prenaient-t'ils pour des zozo avec notre Mirage IV ? Ou au contraire les avons nous obligé à accentuer leurs efforts de détections et interceptions ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je n'ai, comme information fiable, que le fait que l'URSS exigeait des USA qu'ils incluent la force de dissuasion Française dans les négociations sur le désarmement nucléaire. Ce que nous avons toujours refusé, la nôtre ayant très vite été définie comme force tous azimuts (Ailleret, RDN, 1967).
      Mais, lorsque je suis allé en URSS en 1971, j'ai pu voir un seul Mig 21 - en vol, au dessus de Tallin - mais surtout des Mig 17 qui n'auraient en aucun cas pu faire de mal à nos Mirages.
      Dans nos revues chéries, on parlait surtout du Mig 25 qui frôlait Mach 3 mais qui n'était apparemment pas du tout fréquent.

      Supprimer
  2. Les Américains ont reconnu depuis que notre force de dissuasion était crédible dès le début. Les raisons de leur hostilité étaient purement politiques. Il semble cependant qu'ils nous aient accordé une aide discrète pour la mise au point de nos sous-marins nucléaires.

    RépondreSupprimer
  3. La reconnaissance de la valeur de nos forces stratégiques par les USA est intervenue terriblement tard, exactement comme la reconnaissance officielle par F.D. Roosevelt, en Septembre 1944, du gouvernement provisoire de la République Française et de son chef, Charles De Gaulle.

    N'étant pas dans le secret des Dieux, je ne peux prendre en compte que ce qui me paraît plausible.

    Le seul pays qui ait été aidé par les USA sur le plan nucléaire fut l'Angleterre.
    Elle fut aidée sur les bombes et sur les sous-marins.
    Mais cette aide a eu un prix terrible : La perte de l'indépendance stratégique Britannique.

    Toujours à ma connaissance, les USA sont nos alliés, mais pas plus.

    Il vous suffit de voir comment ils traitent le Rafale pour voir que même en travaillant en Afrique et en Irak dans le même sens qu'eux, nous ne les satisfaisons pas.

    J'en conclus que ces rumeurs d'aide sont juste destinées à faire croire
    i) à notre incapacité dans ces domaines et

    ii) à démontrer qu'ils ont été généreux à notre endroit.

    Jusqu'à preuve du contraire, je ne crois donc pas du tout à une telle aide.

    RépondreSupprimer
  4. Bonjour. Sans rentrer dans tous les détails, l'aide américaine a été déterminante à tous les niveaux du développement de la force de dissuasion française : physique fondamentale (avec le transfert de la notion de masse critique dynamique, qui a permis de faire des armes moins dangereuses -pour l'utilisateur- que l'AN-11, plus compactes et plus économes en matières nucléaires), pour les vecteurs (toutes les centrales inertielles des missiles balistiques français jusqu'au milieu des années 1980 étaient fabriquées sous licences américaines Litton et Singer-Kearfoot), pour les équipements de production (sans les malaxeurs achetés aux Etats-Unis durant les années 1960, pas de MSBS ni de SSBS), pour le déploiement (pas de Mirage-IVA sans C-135F), et de façon absolument déterminante, pour le ciblage et pour la connaissance des défenses aériennes soviétiques, sous le forme de réunions semestrielles secrètes entre états-majors dès 1967. Si les Mirage-IVA "étaient passées", cela aurait été au premier chef en contournant les sites de S-200 (SA-5 Gammon) soviétiques dont la localisation avait été communiquée par les Etats-Unis. Et l'aide britannique de l'AWRE d'Aldermaston a été déterminante pour la mise au point de l'arme thermonucléaire française, le CEA/DAM étant parti en 1962-66 dans une impasse physique complète (cf les mémoires du directeur du centre de Chatillon de l'époque, Pierre Billaud). Le réacteur des SNLE Redoutable était directement inspiré du S3W américain, sur lequel la DCN avait obtenu de Westinghouse, avec l'autorisation de l'administration Johnson, des informations très complètes en 1964 (heureusement d'ailleurs, la tentative de réacteur nucléaire national à l'U naturel pour le Gymnote en 1959 ayant abouti à un réacteur plus volumineux que le sous-marin tout entier !). Comme vous le savez, l'industrie française des réacteurs de puissance à bénéficié de très importants transferts de technologies américaines des la fin des années 1950 (FRAMATOME : "société FRAnco-AMéricaine d'énergie ATOmique") et les brevets PWR de Westinghouse ont été à l'origine de cette industrie. J'ajoute que les élucubrations d'Ailleret dans la RDN de 1967 sur une dissuasion "tous-azimuts" qui laissait entendre (stupidement) que la France pourrait un jour avoir besoin d'exercer une dissuasion à l'égard des États-Unis n'a jamais été la doctrine officielle française ; de Gaulle, dans ses dernières instructions à un CEM des armées en novembre 1968 était d'ailleurs très clair sur ce point. Cordialement

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour. A vous lire, l'aide US n'a commencé qu'après les premiers essais nucléaires Français et la construction de la bombe AN 11 dont vous sous-entendez qu'elle était une bombe sale. Donc, quand cette aide arrive, elle n'était déjà plus décisive.

      Je ne doute pas que nos généraux et les généraux US se soient mis d'accord sur les sites, ce n'est pas à proprement parler une aide, c'est juste un comportement logique entre alliés.

      Si les S 200 sont des missiles très rapides, vous m'excuserez de ne pas prendre pour argent comptant la probabilité de 0,85 d'impact pertinent, en particulier dans la période de référence. La charge explosive très considérable de 245 kg ne plaide d'ailleurs pas pour un missile hyper-précis.

      J'ai vécu en 1991, devant ma télévision, les tentatives d'interception de Scud Irakiens par des missiles Patriotes installés en Israël et ce ne fut pas du tout concluant. Les Scud étaient rapides, certes, mais ils n'étaient pas pilotés.

      Une fois que nos bombardiers nucléaires volaient, il devenait simplement ridicule de continuer à se moquer de nous.

      Nous avons eu a subir maintes moqueries sur nos SNA et SNLE (voir les propos de l'amiral Rickover)...

      Supprimer
  5. Bonsoir. Non, le transfert du concept de masse critique dynamique est antérieur (1958, lors d'une visite du CEA/DAM au LANL) ; simplement ce concept devait être validé par l'engin de l'essai Gerboise verte prévu pour mai 1961 ; l'engin dut être mis à feu dans la précipitation et de mauvaises conditions météo le 25 avril 1961 pour éviter qu'il ne tombe entre les mains des généraux putschiste d'Alger et fût un fizzle, ne donnant pas les renseignements attendus et ne validant pas la conception d'un engin opérationnel dérivé. La première arme opérationnelle AN-11 dut en conséquence être construite selon le concept initial et était dangereuse (au sens de sûreté nucléaire, pas "sale") car dépassant la masse critique à l'état alpha.
    En soi, la conception théorique d'une arme nucléaire ne représentait pas un exploit. Vers 1960, pour rester en Europe, la Suède, l'Italie et la Suisse disposaient de cette capacité, des matières nécessaires, et au moins pour les deux premiers, des vecteurs (c'est à eux que pensait Kennedy quant il pronostiquait 20 Etats dotés en 1970, pas à l'Iran ou au Pakistan, et contre eux qu'a été créé le TNP). L'aide américaine à la France sur tout le reste a été décisive, notamment les C-135F, la navigation intertielle et la production industrielle de gros moteurs à poudre. La France des années 60-70 n'aurait eu aucune possibilité de substituer des développements nationaux. La coopération américaine sur les défenses soviétiques et surtout le ciblage n'allait pas de soi, compte tenu des relations franco-américaines durant la période.
    La probabilité de réussite du S-200 sur un avion supersonique en altitude était élevée ; la charge importante s'explique par la nécessité de détruire à coup sûr un avion de grande taille employant des ECM, comme un B-58, même avec une mise à feu relativement éloignée de la cible (d'où l'existance d'une version à charge nucléaire). En général, les résultats obtenus en 1991 par le Patriot contre les SS-1c durant les guerres du Golfe ont été très sous-estimés en France du fait de l'impopularité de la thématique ABM et anti-missile (syndrome du renard et des raisins : hors d'atteinte, donc mauvais). Israël est un bon exemple de succès de la défense anti-missile, avec de la persévérance et des moyens.
    Cdlt

    RépondreSupprimer
  6. Merci de vos informations.
    Par contre, la totalité de mon information sur les patriotes vient des USA. Nos journalistes, eux, étaient scotchés devant le spectacle.

    La thématique ABM, de mon point de vue, est un problème technique passionnant pour l'ingénieur mais horriblement coûteux, pour les contribuables.

    Une tactique élémentaire de saturation suffit toujours à rendre les ABM faillibles.

    Je ne doute pas que, avec de la persévérance, on arrive un jour à obtenir de tels objets à un prix "raisonnable".

    Nous n'y sommes pas encore, sauf si nous voulons faire cramer un missile en train de s'élever du sol, phase bien délicate.


    Le B 58 que vous citez était un avion rapide, certes, mais extrêmement délicat à piloter malgré une une charge alaire seulement moyennement élevée (~500 kg/m²).

    L'exemplaire qui avait reçu le prix Louis Blériot s'écrasa pendant le salon du Bourget...

    Il n'avait rien à voir avec un Mirage IV A.

    Il fut retiré du service seulement 10 ans après son entrée en service.

    Le Vigilante, de la Navy, strictement contemporain, fut un bien meilleur avion et dura 9 ans de plus.

    RépondreSupprimer