mercredi 1 août 2012

L'Arsenal-Delanne 10C2 : expérimental, sûrement, intéressant sans aucun doute, inapte à la chasse mais ouvert à d'autres usages (modifié 30 / 01 / 2016)


un engin expérimental



Lorsque les troupes Allemandes occupèrent la France en Juin 1940, ils récupérèrent un certain nombre de prototypes d'avions Français. 

L'un d'entre eux fut le biplace Arsenal-Delanne 10 C2. 

L'aérodynamisme poussé de son cousin, le monoplace de chasse Arsenal VG 33, avec lequel il n'a pas la moindre parenté, lui a fourni, dans le temps présent, un a priori très positif qui lui apporte une certaine popularité.

Pourtant, la vraie question me paraît résider, non dans son arbre généalogique, mais dans les choix de son concepteur.

La formule des 2 ailes décalées de l'ingénieur Delanne fut considérée comme suffisamment intéressante pour être expérimentée. 

Evidemment, ceci était, en soi, une démarche très saine.

En très gros, il y a des points communs entre le système Delanne et celui des avions canards (illustré actuellement par le Rafale).

La surface alaire surabondante induisait une faible charge alaire donc une capacité de manœuvre améliorée. 

Par ailleurs, dans des limites qui n'ont pas eu le temps d'être vraiment précisées, les marges de centrage étaient sensiblement plus larges, ce qui signifie que la stabilité était plutôt meilleure la plupart du temps.


Mais tout avion a ses défauts.

Déjà, le Delanne 10 C2 part dans un concept tactique erroné, celui du biplace de chasse (C2) monomoteur.

Un chasseur monoplace monomoteur est déjà délicat à mettre en oeuvre, puisque sa conception doit intégrer les dernières avancées en matière d'aérodynamique, de structure des matériaux, d'ergonomie, d'armement et d'équipements divers.

Alors, ajouter un second membre d'équipage revient déjà à l'alourdir de plusieurs centaines de kilos (entre 350 et 500 kg) ce qui lui faire perdre d'emblée de la finesse, donc de la vitesse (ce qui n'est pas bon pour un chasseur). 

Toutes les tentatives allant dans ce sens ont été des échecs : Mureaux 180, Boulton-Paul Defiant (voir mon post sur le Defiant), Blackburn Skua et Roc, Fairey Fulmar, etc. (Ceci n'a rien à voir avec la période contemporaine : les F15, SU27 et le Rafale ont une puissance surabondante et la présence d'un second cerveau humain est pour eux un élément important de réussite des missions)

Entrons donc dans les petits détails

Le moteur employé, si on se réfère aux publications de W. Green, est le classique Hispano-Suiza 12 Y 31 de 860 Cv. C'est un moteur très solide, mais peu puissant.

L'avion était très compact avec ses 7.33 m de long et son envergure à peine supérieure à 10 m (pour une surface totale de 22.50 m²).

Du point de vue aérodynamique, cet avion présente quelques points positifs, comme une entrée d'air du radiateur en fer à cheval qui a des chances d'avoir un rendement correct et un dessin assez réussi du dessus de la partie antérieure du fuselage.




Arsenal-Delanne 10 
photo récupérée sur le site aviafrance où se trouve sa fiche technique

Par contre, on y trouve des anomalies sérieuses.
  • Pour commencer, le bas de la partie antérieure du carénage moteur est vraiment très peu affiné et rappelle beaucoup trop celle du pauvre Morane 406. Il suffit de la comparer avec les parties avant du Nieuport 161, du Dewoitine 520 et de l'Arsenal VG 33 pour s'en convaincre.
  • La seconde anomalie réside dans l'aile avant, dite "Polonaise", qui aurait pu être volée à un avion plus ancien de 2 générations ! On y retrouve les mêmes mats de soutènement, dont on ne voit pas pourquoi ils ne traîneraient pas comme ils l'avait fait sur tous les chasseurs ainsi gréés. Un très bel exemple en a été fourni par les Roumains, qui avaient construits sous licence des PZL 24 Polonais possédant - et pour cause - ce même type d'aile. La guerre s'approchant très rapidement de leur frontière, ils ont repris une bonne partie des éléments de l'avion d'origine (moteur, fuselage, empennage) et  ils y ont greffé une aile basse à train rentrant. La vitesse, de 420 km/h à l'origine, avait gagné environ 100 km/h. Par ailleurs, ce type d'aile était plutôt mal adaptée au combat tournoyant pratiqué par tous les chasseurs parce qu'elle gène considérablement la visibilité du pilote.
  • Enfin, la terminaison semi-sphérique du fuselage, juste à l'endroit où on attend un effilement suivant la forme communément appelée en goutte d'eau, si elle apporte la meilleure vision arrière au monde, ne peut qu'engendrer d'importantes turbulences. L'augmentation de traînée ainsi engendrée était très importante. Inconvénient supplémentaire non négligeable, le plexiglas qui constitue la surface externe de cette structure est très vulnérable aux impacts de balles : La sécurité du mitrailleur était donc problématique.
Comme tout le monde, j'ai lu que l'on avait annoncé une vitesse maximale de 550 km/h pour cet avion. 


Pourquoi a-t-on annoncé cette vitesse, aussi flatteuse qu'improbable ?

La masse au décollage annoncée est donnée pour 2850 kg, ce qui paraît bien faible - on s'attendrait plus à 3 000kg, ce qui serait bien plus réaliste puisque le Boulton-Paul Defiant alignait ses 3 750 kg, avec plus d'armes (~150kg) et un moteur plus lourd (+150 kg).

Pour justifier cette différence de 900kg, il eut fallu avoir juste une mitrailleuse de 7.5 à l'arrière, pas de canon à l'avant, et là encore, on n'y arrive pas.

Les autres chasseurs français monoplaces de même génération équipés du même moteur ont une masse au décollage de ~2500 kg. Un surcroît de masse de 300 à 400 kg est donc très bizarrement faible. Il y a de fortes chances que la masse annoncée soit celle du prototype, sans son train rétractable, sans canon ni mitrailleuses tirant vers l'avant, sans affût orientable ni mitrailleuses arrières.

Toujours est-il que si on a une masse plus forte d'environ 15%, même dans les proportions minimales illustrées ici, la vitesse baisse nécessairement.

Vus les énormes inconvénients aérodynamiques mentionnés plus haut, le bilan de traînée ne peut pas être correct et donc le Delanne 10 C2 devait difficilement dépasser les 450-470 km/h.

En imaginant le montage d'un moteur plus puissant, les 500 km/h pouvaient tout juste être frôlés.

Bien sûr, la vitesse de montée ne pouvait être que très médiocre à cause des kilos surnuméraires.

Il semble plus logique de voir là un démonstrateur technologique, baptisé chasseur pour décrocher un contrat. 

Mais il fallait quand même apprendre à s'en servir avant de le confier aux jeunes pilotes militaires. 


En conséquence, cet engin expérimental ne risquait pas d'être vu un jour en formation tel quel.


Cependant, il a eu une descendance dans l'aviation britannique puisque la firme Westland (devenue depuis fabricant d'hélicoptères) modifia son célèbre Lysander en suivant la même voie. 


Westland Lysander-Delanne P12

Peu de données du Lysander P12 furent rendues publiques mais ce qui en reste est loin d'être négatif.



La suggestion d'un lecteur

J'ai reçu un commentaire qui contient une suggestion intéressante visant à transformer l'Arsenal 10 C2 en avion d'attaque au sol en utilisant un moteur en étoile Gnome et Rhône 14 N (de plus de 1 000 Cv). 

Après y avoir sérieusement réfléchi, je trouve que, effectivement, c'eut été un emploi idéal : Avion pouvant transporter des charges d'importance très variables, disposant d'une capacité de manœuvre hors du commun et d'une visibilité correcte dans l'axe de vision. 

Il aurait probablement été nécessaire d'avancer significativement le poste de pilotage.

C'est manifestement ce que les ingénieurs de Westland avaient dû imaginer.

Les Allemands se sont mordus les doigts d'avoir démantelé la chaîne de montage du Henschel 123. 

Heureusement pour nous, ils n'ont pas compris que l'Arsenal aurait été très probablement supérieur...

2 commentaires:

  1. Je pense que si les ingénieurs français avaient eu plus de temps, ils aurait pu en faire un stuka français (évidemment, avec le moteur gnôme-rhône 14N et des pipes d'échappement à effet propulsif bronzavia pour pallier le faible aérodynamisme)

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  2. Suggestion bien intéressante !

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