mercredi 4 décembre 2013

Le Dewoitine 33 Trait d’Union, ses prédécesseurs étrangers et sa large descendance (Augmenté le 27 / 10 / 2023 *** *** ***)

 

La politique des prototypes

 

Le Dewoitine 33 fut un avion de grand raid commandé au début de 1929 par Albert Caquot, directeur technique au Ministère de l'Air.

En même temps, le Blériot 110 et le  Bernard 80 avaient été commandé dans l'esprit de sa future et remarquable politique des prototypes.

Cette politique de forte innovation technique porta ses fruits de manière éclatante, mais elle fut terriblement décriée, après Juin 1940, par des généraux et les politiciens les moins compétents.

Pourtant, c’est à elle que nous avons dû les excellents avions dont je m’efforce de montrer les qualités sur ce site.


Ce qui a manqué à cette politique pour qu'elle réussisse totalement, ce fut un financement plus durable et, surtout, un esprit moins dogmatique, moins conservateur, moins tatillon et surtout moins "petit chef" de la part du Service Technique (hélas, cela ne correspondait pas du tout à la philosophie de la formation qui avait été donnée à ces hommes).

Si les deux concurrents du Dewoitine 33 n’ont pas vraiment eu d’influence sur l'évolution de l'Aviation Française, le D 33 fut à l’origine de 3 lignées, y compris hors de France, la première militaire, la seconde civile et la dernière consacrée aux grands raids.

Ces grands raids visaient à ouvrir toute sorte de routes aériennes et servaient aussi à faire progresser la technologie et la fiabilité des avions en général, de leurs moteurs et de leurs accessoires.

Par ailleurs, comme ils frappaient l’imagination de larges couches des populations à travers le Monde entier, ils pouvaient déboucher sur de substantielles retombées pour le prestige des pays qui les réussissaient.

Si un avion permettait de voler 50 heures d’affilée sans ennui notable, cela signifiait que la durée de vie de chaque élément de l’appareil employé était capable de durer nettement plus longtemps. 
Cela donnait confiance dans le constructeur de cet avion, et, par ricochet, dans le pays de ce constructeur.


Le contexte technologique international

(source Wikipedia)


Les avancées Italiennes


En 1928, contrairement à ce que l'on avait vu au début des années 20, beaucoup d’avions lourds (transport ou bombardement) présentés de par le monde semblaient avoir l’aérodynamisme d’une pendule Comtoise (par ailleurs tout à fait à sa place dans un logis douillet). 



Deux "aérodynamiques" de la fin des années 20. Ça volait, parait-il...



Mais, cette année-là, la Coupe Schneider aidant, les hydravions de course venaient de dépasser le cap de 500 km/h, confirmant la validité des idées de ceux qui militaient pour doter les aéronefs de lignes fluides.

Voulant frapper l'imagination des foules par de grandes traversées, la société Italienne Savoia-Marchetti avait réalisé en 1928 un très bel avion de raid, le SM 64 dont le premier vol se déroula le 3 Avril 1928.

Cet avion était construit entièrement en bois, de relativement petite taille (9 m de long), avec un fuselage court très profilé, une grande aile de 60 m², plutôt épaisse mais d’allongement 7.7.

L’empennage était porté par deux poutres à l’image de celui de l’hydravion de bombardement en catamaran S 55 dont j’ai déjà parlé dans cet article .

Le moteur Fiat AS 22 T, 12 cylindres de 600 Cv, placé sur un pylône de tubes, au dessus de l'aile, entraînait une hélice propulsive (comme sur le Loire 130 de 1935).



SM 64 -  sur Wikipedia de - Une grande aile un peu épaisse, un fuselage avant parfaitement profilé...

  
L’appareil avait une masse à vide de 2 400 kg qui passait à 7 000 kg (dont plus de 6 500 litres d'essence) au décollage.

Une fois mis au point, le SM 64 porta le record de distance en circuit fermé à 7 666 km le 3 Juin 1928.

Un mois plus tard, le même équipage (Ferrarin et Del Prete) s’envolait de Guidonia-Montecelio (près de Rome) pour le Brésil.

Pour de multiples raisons, ils durent faire un atterrissage d’urgence à proximité de Natal, au Brésil, malheureusement sans avoir trouvé l’aérodrome de l’Aéropostale qui eut été parfait pour leur avion.

Ils se posèrent donc sur une plage, ce qui n'était pas tout à fait la meilleure solution : 
La structure de leur avion en fut endommagée.

Ils avaient néanmoins volé 8 100 km en un peu plus de 48 heures.

La distance parcourue fut homologuée, comme d'habitude, à la seule distance orthodromique de 7 188 km, ce qui battait tout de même - et très largement - le record établi par Lindbergh en traversant l'Atlantique (et qui était de 5 810 km).


La suite de l’histoire fut tragique pour Del Prete, mortellement blessé par la rupture d'une aile - sur un tout autre avion - lors d’un vol de démonstration réalisé à Rio pendant les festivités organisées en l’honneur de l’équipage.

Quant à l’autre SM 64, qui bénéficiait maintenant d'une hélice à pas variable, il commença sa carrière par battre le record du monde de distance en circuit fermé le 30 Mai 1930 avec 8188 km parcourus en 67 heures 15 minutes.

Le 19 Mars de l'année suivante, pendant un vol de transfert, son équipage et lui disparurent dans un accident en mer près de Pise sans que les causes aient jamais pu en être déterminées...




Les avancées Britanniques


En Novembre de la même année 1928, la société Britannique Fairey avait fait voler un avion spécialisé dans les vols de très longue durée qu’elle avait baptisé avec beaucoup d’imagination Long Range (Grande Autonomie).

Ce travail avait été préparé par de très longs travaux de soufflerie qui avaient débouché sur un long fuselage très aérodynamique  et de faible section qui avait valu à l’avion le surnom de "Eversharp", du nom d’une société fabricant des stylomines.

L’appareil, construit en bois et toile, était long de près de 15 m, ses ailes (épaisse, comme celle du SM 64, pour des raisons de rigidité, de volume des réservoir d'essence et de gain de masse) avaient une envergure de 25 m et une surface de 79 m², ce qui donnait un allongement de 7.9, très élevé pour l’époque.


Fairey long Range 


La masse au décollage était à peine inférieure à 8 tonnes.

L’ensemble était animé par un moteur Napier Lion de 12 cylindres en W développant 570 Cv, ce qui lui assurait une vitesse de croisière d'environ180 km/h.

En 1929, un premier raid fut tenté de Northolt à Bengalore, à 8 000 km (suivant l’orthodromie).

Mais des vents contraires obligèrent l’avion à se poser à Karachi, à "seulement" 6 646 km de distance par l'orthodromie. 

Alors que les Britanniques se préparaient à un vol plus long, Costes et Bellonte venaient de réussir un vol de 7 905 km jusqu’en Chine.

Les Britanniques décidèrent alors de partir vers l’Afrique du Sud le 16 Décembre 1929.

Malheureusement, leur avion s’écrasa sur une montagne au Sud de Tunis, tuant l’équipage.

En 1933, le nouveau Fairey Long Range II, qui avait été construit en 1931, réussit à atteindre Walvis Bay, en Namibie, ayant parcouru 8 540 km, nouveau record de distance en ligne droite.

C’était amplement mérité.



L’entrée d'Emile Dewoitine dans l’aérodynamique de pointe


(sources : le Docavia  #17 : Les Avions Dewoitine, de Raymond Danel et Jean Cuny ;
Le livre de Marcel Doret, Trait d’Union avec le Ciel, ed. France-Empire)


La place fondamentale de l’Aérodynamique dans la conception des avions fut le fondement des conceptions d’Emile Dewoitine dès la création de son tout premier avion, le chasseur monoplace D1.

Il avait proposé et commencé à construire dès 1924  un avion de raid pour la traversée Paris-New-York dérivé de son chasseur, le D 18, destiné au flamboyant lieutenant de vaisseau Paul Teste.

Malheureusement, la mort accidentelle de Paul Teste en sonna le glas l’année suivante.

Cinq années plus tard, on commençait tout juste à comprendre qu’un fuselage d’avion rapide devait avoir la forme d’une "goutte d’eau" très allongée, mais il restait encore le plus difficile : Rendre cela compatible avec nombre d’éléments indispensables à l’envol comme à la conduite même du vol.

Evidemment, un bon profilage de l’avion réduisait substantiellement sa consommation de carburant.

Cependant, si la qualité aérodynamique d’un avion de raid à longue distance devait être aussi irréprochable que celle d’un avion de course, des raisons de consommation minimale amenait à le faire voler à une vitesse proche de celle de finesse maximale.

Par contre, comme je l’ai expliqué au début de cet autre article, se déplacer vite permet de réduire l’influence du vent à la fois sur la trajectoire suivie par l’avion et sur son temps de trajet (donc sur la fatigue de l’équipage).

Il y avait donc un équilibre à trouver entre vitesse et consommation.


Un avion fin et léger

L’idée initiale de Dewoitine était de réaliser un avion apte à traverser l’Atlantique dans le sens Est-Ouest sans difficulté, en cas d’échec des tentatives futures menées avec des avions dont la conception était de 5 ans plus ancienne (comme le Bréguet 19 ou l’Amiot 123). 



Dewoitine  33 - La cellule annonce les chasseurs de 1940. Le moteur est mal profilé, le radiateur est  très bizarre, le train est gigantesque et la dérive un peu faible. La source est indiquée sur le cliché



Une preuve de la chose résidait dans la structure même de la voilure, qui comportait la totalité des 16 réservoirs d’essence (8 000 litres au décollage, soit 6 000 kg), disposition qui aurait assuré le maintien à flot de l’épave en cas d’amerrissage forcé.

La voilure trapézoïdale à saumons elliptiques était totalement dépourvue de mâts de soutènement (cantilever).

Dewoitine avait aussi voulu un allongement 10, paramètre important pour une traînée minimale.

Dans le même souci, le choix d'une (relativement) faible épaisseur relative - 17.5 % - annonçait les valeurs qui furent employées à la fin de la décennie en cours (à cette époque, les épaisseurs relatives passaient facilement les 22 %, dans le but de gagner du poids).

L’avion, dont les plans furent établis par l’ingénieur Vautier, avait sensiblement les dimensions d’un bombardier moyen bimoteurs de la guerre de 1939-1945, sauf en ce qui concernait la voilure de 78 m², nécessaire à un envol "facile" avec les immenses réservoirs remplis à raz bord.



Dewoitine 33-01 - Un nouvel aspect qui va s'imposer rapidement - 


Le fuselage, très fin, lui aussi, était aménagé pour que 3 personnes puissent vivre correctement ensemble pendant 4 jours (une centaine d’heures), avec un lavabo, une couchette et des toilettes.

Le moteur Hispano-Suiza 12 Nb, sans réducteur et de 36 litres de cylindrée, développait 650 Cv.

La masse à vide était inférieure à 3 200 kg.

Les essais statiques montrèrent que la voilure tenait un coefficient 5 à la masse au décollage de 9 250 kg (portée ultérieurement à 9 800 kg).




Des vols brillants



Le premier vol fut réalisé par Marcel Doret le 20 Novembre 1930.

Les vols se succédèrent très rapidement (12 dans les 3 jours suivant le premier vol !), ce qui suggère un avion fondamentalement sain et facile, ce que Marcel Doret confirme entièrement.

La vitesse de pointe au sol fut de 220 km/h à 2 100 t/m (pleine puissance) après avoir décollé à la masse de 4 000 kg.

A ce régime et à 1 000 m d’altitude, la consommation permettait de franchir largement les 10 000 km même face à un vent de face constant de 50 km/h.

Quelque temps plus tard, un nouveau moteur  - Hispano HS 12 Nbr, avec réducteur pour que l’hélice tourne moins vite - fut monté, qui permis d’obtenir une vitesse de croisière de 215 Km/h au régime de 1 900 t/m, soit un gain en vitesse de 17 km/h pour une consommation réduite de 10 %.

C’est pourquoi, avant toute tentative de grand raid, il fut décidé de tenter un série de records avec 2 tonnes de charges plombées.

Il faut savoir que, même sans rencontrer de problèmes mécaniques ou météorologiques, ces vols à pleine charge présentaient au moins trois difficultés majeures :
  • La première était le décollage, car l’avion était en très forte surcharge ce qui entraînait un roulement interminable.
  • La seconde difficulté concernait au moins la première heure de vol car, du fait de la masse emportée, l’avion ne pouvait rester en l’air qu’à plein régime - 2 100 t/m en l’occurrence. Le pilote devait rester à la puissance maximale pour essayer de grappiller, mètre par mètre, l’altitude de sécurité de 200 m (AGL = Above Ground Level = au-dessus du sol). C'était donc un exemple parfait de vol au second régime, lequel n'est vraiment maîtrisé que par des pilotes d'exception. 
    • Heureusement, Marcel Doret en était justement un.
  • La troisième difficulté était la simple durée du voyage, car il durait plusieurs jours, dans un bruit infernal, en surveillant sans cesse le compas de navigation, l’altimètre, le compte tours et la pression d’huile.

Trois véritables records du monde furent battus le 24 Mars 1931 : Celui de distance avec charges allant de 500 à 2 000 kg (4 670 km), celui de durée avec les mêmes charges (32 heures 17 minutes) et celui de vitesse sur 2 000 km avec 2 tonnes de charge, avec 151 km/h.

Peu après, le parfumeur François Coty, qui avait financé le vol transatlantique de Costes et Bellonte, commanda un nouvel exemplaire du Dewoitine 33.

Le 10 Juin 1931, le Dewoitine 33-01 se posait après 70 heures et onze minutes de vol, ayant battu le record absolu de distance en circuit fermé (10 372 km - en fait 10 520 km, mais le brouillard avait empêché les commissaire de "voir" l'avion, même s'ils l'avaient parfaitement entendu) et celui de vitesse sur 10 000 km (149.9 km/h).



Les deux tentatives de liaison Paris-Tokyo

Depuis le début de cet aventure, Joseph Le Brix avait pour but de faire la liaison vers Tokyo. 

Cela représentait un très impressionnant challenge à l’époque, comportant bien sûr l’éventualité d’obtenir de très importants records de distance de vol.

Il faut dire que la distance à parcourir était considérable (9 720 km par l’orthodromie), ce qui correspondait presque à franchir deux fois l’Atlantique entre New-York et Paris.

L’équipage Doret, Le Brix et Mesmin s’envolèrent du Bourget, avec leur D 33, le matin du 12 Juillet 1931 à 0446.

Le roulement au sol avait pris 1 800 m et duré 59 secondes.

Pendant l’heure qui suivit, Doret avait maintenu le régime de 2 050 t/m.

Lorsqu’il eut enfin atteint l’altitude de 100 m, il réduisit le régime à 2 000 t/m.

Ensuite, peu après avoir survolé l’aérodrome de Bruxelles-Evère, où une foule était rassemblée pour les voir passer, il avait quitté la Belgique pour entrer en Allemagne à l’altitude de 400 m et à la vitesse de 210  km/h.

Moscou fut atteint en treize heures de vol, soit 2 600 km à la moyenne de 200 km/h.

La lumière commençait à diminuer et une certaine forme de lassitude s’installait car le paysage ne changeait pas beaucoup.


Un peu avant la nuit, le Trait d’Union, qui survolait l’Oural, se trouva face à un très gros orage.

Le Brix décida de dévier leur vol plein Nord.

L’équipage observa une aurore boréale, puis le soleil, qui venait de se coucher, ressortit de l’horizon, comme s’il  avait rebondi.

Le déroutement plein Nord avait duré deux heures et leur avait fait franchir le 65ème parallèle.


Une fois arrivé dans une zone calme, Le Brix leur fit prendre un cap pour les ramener doucement sur leur route initiale.

Dans cette lumière assez chiche, ils survolaient un océan d’arbres : L’immense forêt Sibérienne.

De temps en temps, ils voyaient des feux de forêt.

La journée se passait lentement, mais sans aucun souci.

Après avoir traversé l’Ob, probablement pas très loin de Novosibirsk, Doret laissa les commandes à Le Brix pour dormir un peu.

Après deux ou trois heures de repos, il reprit son poste de pilote.

Le Dewoitine 33, laissant sur sa droite les derniers contreforts du massif du Saïan Oriental, survolait des villes avec des clochers dorés puis Doret infléchit son cap pour passer sur le Sud du Lac Baïkal.

La nuit étant tombée, Le Brix et Mesmin allèrent dormir.


Après 49 heures de vol, une forte baisse de puissance du moteur se produisit, les 6 cylindres du côté droit ne fonctionnaient plus, faisant perdre 300 t/m au régime du moteur.

Le jour commençait à peine à poindre (à cette latitude, en été, les nuits sont très courtes).

Comme l’avion perdait inexorablement son altitude, Le Brix et Doret décidèrent d’arrêter la tentative de record.

Le Brix et Mesmin sautèrent en parachute, Doret tentant sans succès – la luminosité était encore trop faible - de poser son avion.

Il ne put qu’asseoir l’avion sur la cime des arbres et l’appareil fut malheureusement détruit, sans avoir pris feu malgré les 3 000 litres d’essence restants.

Un paysan se précipita pour porter secours au pilote blessé par les chocs du crash puis l’emmena à la plus proche station du Transsibérien.

Heureusement, l’équipage était sauf et fut très rapidement réuni.


L’équipée s’était arrêtée près du Lac Baïkal, plus grand lac d’eau douce de toute la Terre.

Ils avaient parcouru plus de 8 000 km.

La cellule de l’avion n’était évidement pas en cause dans ce crash.

Quant au moteur, les hypothèses furent nombreuses, évoquant des impuretés bouchant certains éléments du circuit de carburant, le gel des carburateurs, le rodage insuffisant des soupapes...


La seconde tentative menée pendant la seconde semaine de Septembre 1931 fut encore moins heureuse, puisqu’elle s’arrêta dans l’Oural.

Marcel Doret put sauter à temps de son avion qui semblait avoir souffert d’une rupture de vilebrequin.

Il fut le seul à pouvoir le faire, Mesmin ne portait pas son parachute et Le Brix, qui portait le sien, n’avait pas sauté.

Un peu avant le décollage, Le Brix avait désigné un journaliste à Doret en lui disant que cet homme avait écrit dans un article qu’il était anormal que Le Brix, officier de Marine, ait sauté alors que le pilote était encore à bord. 

Le Brix en encore avait les larmes aux yeux.

Même si Marcel Doret n’a pas lui-même associé formellement les deux faits, il paraît évident que Le Brix avait été gravement culpabilisé par ce commentaire imbécile.

Ces traditions des gens de mer, pour riches de panache qu’elles soient, n’avaient déjà plus aucune raison d’être au XXème siècle. 

Que le capitaine d’un navire sorte le dernier de son navire est une règle correcte, qu’il se laisse couler avec son navire ne l’est pas.

La raison de ma vision de ce problème est qu’il faut toujours savoir pourquoi le navire a été perdu : Une enquête est nécessaire.

Le capitaine du navire, qui a une parfaite connaissance des plus importants paramètres, se doit d’aider les enquêteurs.

Le Brix aurait donc pu apporter une vue complémentaire de celle de Doret…
  

 

 Bilan du Dewoitine 33


Les records aussi bien les deux échecs du Trait d’Union font partie de l’accumulation des expériences bonnes ou tragiques qui est inévitable chaque fois que l’être humain (ou n’importe quel autre être vivant) s’aventure en dehors de son environnement d’origine (appelé maintenant sa zone de confort !?).

Je doute que l’on ait chiffré le coût financier et humain de la conquête des océans à la Renaissance. Cela m’étonnerait qu’il ait été très léger.

Pour la Conquête de l’Air, dont les grands raids de l’Entre-Deux-Guerres font intégralement partie, la concurrence internationale était acharnée, et ce, dans une atmosphère d’intense nationalisme.

Cela ne pouvait qu’entraîner un acharnement plus ou moins fébrile qui pouvait freiner la prise de recul, même par les décideurs les plus avisés.

Si vous comparez les trois avions de raid que j’ai évoqués au début de cet article, vous constaterez qu’ils étaient tous parfaitement adaptés à ce que l’on attendait d’eux.

Pourtant, et pour des raisons extérieures à leur conception, tous les 3 ont à la fois démontré l’excellence de leurs conceptions respectives et connus des destins tragiques.



Les pannes liés aux circonstances


D'abord, ces grands raids étaient menés nécessairement à relativement basse altitude parce que les moteurs manquaient de puissance, en particulier parce qu’ils ne possédaient ni compresseurs ni hélices à pas variable.

Il était facile de prévoir qu’ils aboutiraient souvent à des pannes en pleine nature.

Beaucoup de raisons en étaient déjà connues :
  • la médiocre qualité de l’essence (impuretés, traces d’eau),
  • le givrage des carburateurs, encore mal maîtrisé,
  • la puissance encore mal connue des problèmes météorologiques.
J’omets volontairement de parler des problèmes de boussoles (compas) qui furent illustrés par le raid de Vuillemin lorsqu’il passa près des futures gigantesques mines de fer de Mauritanie (ce qui ne fut compris que bien après 1945, mais sur le moment lui valurent des critiques imbéciles, du genre : "Un aviateur qui s'affole, je connais, une boussole qui s'affole, je n'en ai jamais vue").

Tous ces problèmes débouchaient obligatoirement sur des atterrissages hors de tout aérodrome, donc terriblement risqués.

Le nombre des morts fut de ce fait très important.



Le problème des moteurs


Par ailleurs, les moteurs de l’époque (1930) avaient du mal à passer 100 heures de vol au régime maximal.

Je ne parle pas des heures au banc d’essais, mais d’heures réelles de vol, avec :
  • les fluctuations de température, de pression et d’humidité de l’air extérieur,
  • les variations de régime et de couple,
  • les vibrations de la cellule,
  • les facteurs de charge,
Sans compter, non plus, le rôle alors très mal connu de l’électricité statique et des poussières atmosphériques.


Ainsi, fin 1936, Louis Bonte et Jacques Lecarme s’extasiaient sur les "100 heures d’essais très durs réussis" par l’excellent prototype de bombardier Bréguet 462 et ses moteurs Gnome et Rhône 14 N 0/1.

En 1930-31, cette fiabilité n’existait pas encore, loin de là, et quoique l'on dise, nulle part ailleurs.

Il est donc facile conclure des vols de 45 à 50 heures étaient l’extrême limite des vols possibles. 

Pourquoi alors se lançait-on dans des vols plus longs ?

Parce que, avant tout, il fallait montrer notre héroïsme national.

Mais, aussi parce que les ingénieurs Français de cette époque, très bien formés à la Physique, avaient une grande lacune en Mathématiques, ou, du moins, en Mathématiques Appliquées.

En effet, s’ils avaient, sans doute, des notions correctes (mais réduites) en Probabilités, ils devaient en revanche n’avoir que bien peu de pratique en Statistiques.

Cette discipline fondamentale était méprisée par leurs maîtres car ses raisonnements sortaient (un peu) du cadre usuel, et, surtout, débouchaient sur des applications (quelle horreur !).

La notion d’échantillonnage représentatif était donc toujours négligée.

Il n’en allait pas de même aux USA où les sondages d'opinion (Gallup) commençaient à devenir courants (ce qui n'empêcha pas, 50 ans plus tard, nos amis US de prévoir une fiabilité de 98.8 % à la (remarquable) navette spatiale dont, pourtant, 50 % des effectifs disparurent en lumière et chaleur).



Regrets techniques 


Le Dewoitine 33 était très réussi techniquement, mais il lui manqua deux éléments importants : Un train d'atterrissage rétractable et une hélice à pas variable. 

Le premier de ces deux atouts existait pourtant, au moins dès 1924 (Gourdou-Leseurre de course), mais ne fut probablement pas considéré comme suffisamment éprouvé. 

Pourtant, il aurait apporté une aisance considérablement supérieure au moment très dangereux qui suivait le décollage, permettant alors une prise de vitesse et d'altitude éliminant les longs épisodes de second régime (responsable du décès de Paul Teste).

L'hélice à pas variable aurait assuré une montée bien plus rapide à une altitude de sécurité, une vitesse de croisière fortement augmentée en même temps qu'une consommation réduite.

Je ne sais pas si on connaissait déjà, en 1930, les congés de raccordement Karman entre le bord de fuite de l'aile et le fuselage, mais eux aussi eussent amélioré la vitesse.


Enfin, partir pour traverser l'immense Sibérie, faiblement peuplée et peu équipée d'aérodromes (mais très riche en forêts), soumise à des problèmes climatiques peu familiers, c'était ajouter des risques aléatoires aux risques techniques déjà importants.

Partir vers les USA puis, de là, vers la côte Californienne, eut représenté un défi tout aussi intéressant et considérablement moins dangereux...


Problème de politique en Asie ?


Enfin, il me paraît important de souligner que Le Brix, officier de Marine, partait vers le Japon dans une période plus que bizarre, au moment même où l’Armée Impériale Japonaise reprenait le pouvoir avec une idéologie raciste particulièrement violente contre ses voisins Coréens (qui étaient entièrement colonisés - Mandchoukouo) et Chinois.

Comme c’était aussi l’année de la Croisière Jaune lancée par Andrée Citroën, je me demande si tous ces raids ne visaient pas à recueillir des renseignements militaires sur le Japon et la Chine.



Une descendance impressionnante


Je l’ai dit au début, la conception de cet avion eut une influence considérable non seulement sur les avions créés ensuite par Emile Dewoitine mais aussi sur la conception d’autres avions Français tout comme, à l’évidence, étrangers.



Avion de raids soviétique 


Le premier avion de raid qui fut influencé par le D 33 fut le Tupolev ANT 25 soviétique dont l'étude fut lancée en 1931 et qui fit son premier vol au début de l'été 1933 mais dont les raids n'eurent lieu qu'en 1937.

Ces quatre années de retard signifient que la mise au point en fut laborieuse.

Ses raids furent bien favorisés par la décision de Staline de faire établir spécialement une piste bétonnée de 4 000 m de long (certainement la plus longue du monde à l'époque) pour favoriser les décollages à pleine charge !  

Mais la construction de cette piste fut probablement longue...





Tupolev ANT 25 - 



Comme le Dewoitine, c'était un avion à aile basse de structure entièrement métallique.

Son fuselage était d'un mètre plus court que celui du Dewoitine mais ses ailes étaient encore plus allongées (13.27, un vrai planeur). 

Des raccords Karman et des échappements orientés vers l'arrière établissaient une finesse maximale. 

Son train d'atterrissage était presque entièrement rétractable, améliorant encore la finesse de l'engin.

Son moteur Mikouline M 34 FR avait une puissance de 800 à 900 Cv suivant les sources. 

Sa vitesse de pointe fut annoncée aux environ de 250 km/h (ce qui me paraît sous-estimé).

Cet avion réalisa un record de durée de vol mais, ce qui fut plus remarquable, ce furent les vols transpolaires vers le Canada puis les USA, le dernier se terminant le 14 Juillet 1937 à San Jacinto, au Sud de la Californie. 

Les réservoirs contenaient encore de quoi allonger le vol de 1 500 km.

Il est navrant d'apprendre que Andrei Tupolev et Mikhaïl Gromov furent arrêtés fin 1938 à cause de l'état de suspicion générale qui agitaient la direction communiste de l'URSS (et en particulier Mr. Staline).



Avion de raids Japonais

En 1931, le Japon décida de se lancer également dans la course aux records de distance. 

Un avion fut construit à partir de 1935, le Gasuden Koken-Ki. 

Les 4 années de délai furent passées à déterminer les meilleurs choix pour l'aérodynamique de l'appareil, sa technique de construction, son moteur et tous les autres paramètres.



Koken Ki en vol : Le résultat d'une belle chasse aux résistances parasites !




Tous les choix aérodynamiques d'Emile Dewoitine y étaient présent mais il disposait aussi d'un train totalement rétractable, d'un Karman et d'un vernis particulièrement remarquable.

Il battit le record de distance en circuit fermé avec 11 658 km en 1938.

{ Ajout du 08 / 12 / 2015 : Le journal aéronautique Les Ailes, en date du 26 Mai 1938, explique parfaitement la ressemblance de cet avion avec le Dewoitine 33. 

Au moment où notre avion était en construction, l'usine Toulousaine d'Emile Dewoitine comptait un contremaître Japonais qui repartit dans son pays pour y accueillir le D. 33.

Le Japon décida alors de créer son propre avion de record et Emile Dewoitine envoya toute la documentation demandée pour aider à cette œuvre. Cela explique pourquoi le Japon intervint fortement pour faire libérer Emile Dewoitine par les Allemands en 1940-41.

Il ne me paraît pas incongru de souligner les ressemblances existant entre le Dewoitine 33 et le bombardier Mitsubishi G3M ("Nell" pour les US).}



Projet d'avion de raids Français : Le D 900


En 1937, Emile Dewoitine étudia son D 900 GR, destiné à faire des vols de 20 000 km (les 16 500 km étaient totalement garantis).

Il s'agissait d'un trimoteurs plus grand, à moteurs Hispano-Suiza 12 Y, bénéficiant de tous les progrès techniques et conservant une voilure d'allongement 10.

Il aurait été animé par 2 équipages de 4 hommes se relayant plus facilement.

Une maquette de soufflerie en fut testée mais le projet fut refusé au niveau de la DTI en 1938. 

Comme souvent, c'est un parfait exemple de politique à courte vue : Un avion apte à voler 16 500 km était obligatoirement doté d'une très grande finesse.

A condition de réfléchir un peu, on pouvait le transformer facilement en bombardier à rayon d'action deux fois moindre (ce qui restait très confortable : 8 000 km) en réduisant l'équipage de moitié et en divisant par deux la quantité d'essence transportée. 

On pouvait aussi l'équiper de moteurs à compresseurs sophistiqués pour en faire un avion espion de très haute altitude... Il eut été plus rapide et bien plus efficace dans ce rôle que le Potez 544...



L'Amiot 370 qui volait en 1938 devait aussi déboucher sur un avion de raid exceptionnel, mais la guerre empêcha cette évolution. 

Le lien de cet avion, dérivé de l'Amiot 340, avec le D 33 passe par le projet E 6 (voir plus loin).



Les dérivés Dewoitine civils 


Dès le début de 1932, Emile Dewoitine décida d'extrapoler un avion de transport civil de son D 33.

Ce fut le trimoteurs D 332 dont le prototype fut baptisé Émeraude. 

La voilure, de 96 m² de surface totale, avait un allongement de 8.8 et une épaisseur relative de 15.5 %.

Chaque moitié du train d'atterrissage principal était carénée par un pantalon.

Le fuselage, fin et long de presque 19 m, permettait d'emmener 14 personnes assises (pour les distances inférieures à 1 000 km) ou 8 personnes sur fauteuils-couchettes (pour les distances de l'ordre de 2 000 km).





Dewoitine 332 -



Les moteurs, sans compresseur, avaient une puissance de 575 Cv chacun.

Le premier vol eut lieu le 11 Juillet 1933 et fut une indiscutable réussite.

La vitesse de pointe était de 300 km/h au sol, la montée à 2 000 m s'effectuait en un peu plus de 6 minutes (4000 m en 17 minutes).

Le plafond théorique était de 6 500 m.


A la masse au décollage de 9 670 kg, l'avion parcourut une distance équivalent à 2 100 km par vent nul à 265 km/h de croisière à l'altitude de 1 650 m. 

Ces brillantes performances furent confirmées par un record de vitesse sur 2 000 km avec 2 tonnes de charge qui fut établi à 255 km/h, le 7 septembre 1933, effaçant de 100 km/h le record établi par le Trait d'Union.

Ces performances étaient tout à fait concurrentielles avec celles du Douglas DC1 contemporain et même avec celles du DC 2 qui avait la même capacité en nombre de passagers. 

L'avion Américain avait une vitesse un peu supérieure qui s'expliquait par des capotages moteurs bien mieux réalisés et, surtout, une masse au décollage plus faible. 

Par contre, son autonomie était inférieure, ce qui, sur de long trajets à étapes, pouvait faire une grosse différence.

L’Émeraude fit de nombreux voyages de démonstration; jusqu'à transporter le ministre de l'Air, Pierre Cot, à Moscou.



Le drame de Corbigny : Des ordres criminels... issus de l'ignorance et de l'arrogance de politiciens


Tout allait mieux dans le meilleur des mondes aéronautiques possibles jusqu'au soir du 15 Janvier 1934 où l'équipage (André Launay, pilote, 5 000 h de vol, Ferdinand Queyrel, radio, Camille Crampel, mécanicien), devant le temps exécrable rencontré dans la vallée de la Saône, avait préféré faire étape à Lyon pour repartir au matin.

C'était oublier qu'il y avait de hautes personnalités à bord :
  • Le gouverneur de l'Indochine Pierre Pasquier et le capitaine Brusseaux, son ordonnance, 
  • le directeur de l'Aviation civile Emmanuel Chaumié et son épouse Colette, 
  • le chargé de mission au Ministère de l'Air Jean-Jacques Larrieu, 
  • le directeur général adjoint d'Air France Maurice Noguès, 
  • le directeur technique d'Air France  Maurice Balazuc. 

Bien évidemment, ces puissantes personnes, qui venaient de rentrer de Saïgon dans un temps record, ne voulaient pas perdre de temps ailleurs que dans les ors raffinés des salons de Paris.

Certaines d'entre elles ont, à l'évidence, téléphoné au ministre de l'Air Pierre Cot qui retransmit aux hauts responsables parisiens d'Air France pour que ceux-ci donnent l'ordre à l'équipage de forcer le passage. 

A ceux qui diraient qu'il n'y a aucune preuve d'un tel ordre, je demande de m'expliquer comment un pilote qui vient de se poser - pour garantir la sécurité de ses passagers face à une tempête de neige avant même d'atteindre le Morvan - peut redécoller par nuit noire dans le même type de temps qui l'avait bloqué précédemment.

Ce qui devait arriver arriva.
En pleine tempête de neige, l'avion percuta le relief du Morvan près de Corbigny à 19 heures 45, emmenant tous ses occupants dans la tombe.

Il fut dit que l'urgence invoquée correspondait à l'arrivée, le même jour, à Paris des 28 Potez 25 de la Croisière Noire du Colonel Vuillemin.

Si c'est bien le cas, on ne peut qu'être sidéré par l'immaturité exceptionnelle de nos soi-disant élites. 

Pour de vulgaires raisons de com', comme l'on dit de nos jours, 10 personnes sont mortes brûlées, et tout aussi grave, un épouvantable frein a paralysé l'essor de notre aviation commerciale.


D'autres accidents avaient déjà eu lieu et ont encore eut lieu à la suite des mêmes errements de soi-disant "hauts responsables". 

Cela avait déjà été le cas le 2 Septembre 1928, lorsque le secrétaire d'Etat à l'Air, Mr. Bokanowski avait, en exigeant 40 minutes trop tôt la mise en route moteur de son avion, préparé sa propre mort. 

Si j'ai une immense admiration pour le Maréchal Leclerc de Hautecloque, cette admiration se limite à sa conception de mener des campagnes militaires et à sa gestion diplomatique. 

Déjà, il avait malheureusement démontré une conception archaïque de l'Aviation - comme s'il se fut agi d'un peloton de cavaliers - mal vécue par les aviateurs de la France Libre qui l'épaulaient, puis il causa sa propre mort lorsqu'il prétendit faire voler son avion au milieu d'une tempête de sable !

Dans un avion, comme dans un navire, le seul maître à bord ne doit et ne peut être que le pilote. 

Car même le meilleur pilote au monde ne peut rien contre certaines forces de la Nature.


Conséquences du drame

Qui dit accident dit enquête, qui dit enquête dit commission et donc dit experts.

En 1934, les "experts" étaient des gens connus pour leur sérieux. 

Oui, sauf que, pour être connu, il faut être admis par une communauté depuis un temps certain. 

Et cette communauté vivait alors presque uniquement avec des biplans ou des monoplans à ailes haubanées. 

Un monoplan à aile cantilever était donc obligatoirement vu par eux comme fragile.

L'accident avait eu pour causes évidentes et directes la très mauvaise visibilité, le givrage et probablement aussi des problèmes d'alimentation des moteurs.

(Ces mêmes raisons tuent aujourd'hui encore des centaines de passagers chaque année : L'accident du Président de la République Polonaise en 2010 a bien semblé en être une douloureuse illustration.)


A Corbigny, la très mauvaise visibilité associée au givrage avait conduit le pilote à s'engager en piqué et donc à dépasser la VNE (Velocity Never Exceed) puis la VD (Vitesse de Destruction - voir cet article ). 

Cela suffisait bien à expliquer la rupture de ses ailes

Les experts, de très bonne foi, mais en toute ignorance, imposèrent à Dewoitine, comme à tous les constructeurs d'avions Français, de renforcer la structure de tous les avions de série en cours de construction.

Ce faisant, ils mirent automatiquement Dewoitine en position d'accusé devant les décideurs Français et étrangers.

Ainsi, le très remarquable Dewoitine 332 perdit la confiance de la SABENA et cela retentit sur toute la clientèle étrangère.

C'était stupide, parce que tout avion vole à l'intérieur d'un certain domaine d'utilisation. 

Si on l'amène à en sortir, il peut facilement casser : Un avion ne sera jamais un char de combat. 

Le D 332 aurait dû être totalement blanchi et les politiciens responsables comme leurs âmes damnées administratives auraient dû être condamnés en justice pour leurs ordres de décollage (ma colère vise en particulier Pierre Cot). 

Cette opinion est très clairement exprimée par Jacques Lecarme (Histoire des Essais en Vol, Docavia n°3) qui avait fait les essais du D. 332 au CEMA.




Les trois Dewoitine 333 qui suivirent furent des D. 332 en cours de fabrication, mais modifiés après le crash de Corbigny. 

Leur structure avait été renforcée pour pouvoir accepter un facteur de charge de 7 à la place de 5 initialement. 

Cela correspondait en gros à augmenter leur masse à vide de manière importante, limitant le nombre de passagers à 8 dans la plupart des cas.

(Dans le même temps, Douglas commercialisait son DC 2 qui emmenait 14 passagers en restant au coefficient 5 et raflait la mise !)


Le Dewoitine 338 fut un dérivé du précédent, plus large pour accepter 22 passagers (3 par rangée) et équipé d'un train rétractable. 

Les qualités de vol furent longues à mettre au point probablement à cause de la grande largeur de la cabine (à section carrée) qui devait masquer à la fois la dérive (trop basse) et le plan fixe horizontal.

Par ailleurs, cet avion était particulièrement sensible aux centrages arrières qu'il devait éviter. (Cela ne fut probablement pas transmis aux occupants Allemands lorsqu'ils les réquisitionnèrent, donc ils ne l'aimèrent pas.) 

Air France en commanda une vingtaine qui firent un service efficace en particulier sur les lignes de l’Extrême Orient.

Une version "haute densité" à 30 places alla jusqu'à la construction d'un prototype, le D 620, dont les qualités de vol semblent avoir été désastreuses.


En 1938, Dewoitine lança une version très affinée, le D. 342 qui fit son premier vol à la fin Novembre 1938.

Son fuselage de 22 m de long et de section circulaire annonçait de futures versions  pressurisées qui auraient été très rapides.

Ses moteurs étaient des Gnome et Rhône 14 N de 960 Cv.




D. 342 - les lignes très affinées expliquent l'amélioration des performances



L'appareil volait à 390 km/h en altitude, 340 km/h au sol et même 310 km/h en altitude avec n'importe quel moteur stoppé.

A la masse de 15 500 kg au décollage, il pouvait emmener 24 passagers.

La vitesse ascensionnelle était remarquable :
  • 2 000 m en   5' 10",
  • 3 000 m en   7' 45", 
  • 4 000 m en 11' 00".
Le plafond pratique était de 7 700 m.

Cet avion prit du service à Air France sous l'administration de Vichy.

Il assurait régulièrement les relations Métropole - Afrique du Nord.

Il disparut en Algérie dans un accident causé par l'action intempestive (ou plus exactement stupide) d'un personnel accepté en surnombre dans le poste de pilotage et qui s'agrippa à la poignée de largage d'une trappe supérieure de fuselage...



Les dérivés militaires 



Les dérivés Dewoitine

Le premier fut le D 331, un D 33 allongé de près de 3 m qui démontra une finesse de 17.3, soit presque 2 points de mieux que le D 33.

Avec un moteur Hispano-Suiza 18 Sbr de 1000 Cv, il devait voler en pointe entre 280 et 290 km/h.

Malheureusement, il avait conservé le même énorme train fixe que l'avion de grand raid, ce qui lui coûtait de l'ordre de 40 à 50 km/h.

Il était censé emporter une charge de bombes typique d'environ 1 000 kg à 2 000 Km et à environ 200 km/h de croisière.

Il vola le 30 Novembre 1933 puis le 9 Janvier 1934. 

Il fut abandonné parce que le moteur ne se montra pas fiable et, surtout, parce que l'accident de Corbigny venait juste de décrédibiliser Dewoitine auprès des bien-pensants.


Le second dérivé Dewoitine fut le bimoteur D. 337. 

Si le fuselage de ce bimoteur était très affiné par rapport au D. 33, s'il disposait de deux moteurs plus puissants (Gnome et Rhône 14 K de 800 Cv), on avait demandé à Emile Dewoitine de conserver l'atterrisseur fixe de son prédécesseur (!).

Du coup l'avion n'allait pas bien vite (de 300 à 320 km/h) et consommait trop...

Il fut, lui aussi, abandonné.



Une version très proche, le Dewoitine 420 qui aurait enfin comporté un train rétractable, fut étudiée très finement et proposé en plusieurs variantes. 

Doté d'une finesse de l'ordre de 15 dans la meilleure version, cet engin aurait atteint, suivant la motorisation, une vitesse maximale comprise entre 340 et 370 km/h.

Le STAé refusa l'avion pour commander à la place le Potez 540 dont la vitesse culminait à 320 km/h, mais qui présentait l'inconvénient principal d'une structure en bois et toile qui entraîna rapidement sa disparition des effectifs de l'Armée de l'Air.

Je me dois de signaler que dans un numéro spécial d'Aviation Magazine des années 60 consacré au quadrimoteur Potez 840, Henri Potez explique qu'il avait dû cette commande à deux facteurs : 
  • Les qualités de vol indiscutables de cet avion ;
  • Son amitié avec le Général Denain qui était, à ce moment là ministre de l'Air.

Ce qui frappe, lorsque l'on voit les photos ou les plans de tous ces bombardiers, c'est l'aspect très archaïques de leurs capots moteurs.

Nul doute que les vitesses de pointe auraient été bien améliorées par des capots Mercier ou Amiot (d'environ 30 km/h). 

Malheureusement, Emile Dewoitine ne s'est jamais intéressé à ce détail : Personne n'est parfait...


Le dernier, le D 600, bombardier de haute altitude, était un dérivé du D 33 au second degré car il dérivait directement du D 900 de grand raid. 

Il était censé voler en croisière à au moins 10 000 m, altitude atteinte en une vingtaine de minutes.

L'armistice de Juin 1940 interrompit ces travaux.



Dérivés externes à Dewoitine

Le plus évident d'entre eux est le projet de bombardier E6 testé en soufflerie par la SECM, donc par Félix Amiot, dont le bureau d'étude avait compris les limites de la formule de l'Amiot 143.

De ce projet E6  fut dérivé le projet E7 qui lui-même allait déboucher sur l'Amiot 340.

Cette influence est admise par Cuny et Danel dans leur excellent livre LEO 45, Amiot 350, et autres B4, Docavia n° 23.



Deux autres avions ne semblent pas avoir pu être conçus sans avoir en tête les concepts illustrés par le D 33.

En Allemagne, le Dornier 17 V1, surnommé le "crayon volant" dans sa configuration initiale, partageait beaucoup de ses traits avec le Dewoitine 33 et marquait une rupture importante avec les avions précédents de ce constructeur.


Au Japon, je l'ai déjà dit, le bombardier Mitsubishi G3M qui fut un acteur clé de la destruction des cuirassés Britanniques Repulse et Prince of Wales.


Au Royaume Uni, le Fairey Battle, entièrement métallique, allait dans le même sens : Intégralement métallique, il avait aile basse à grand allongement. 

A part le profilage de son moteur, il n'avait rien qui rappelait le Fairey Long Range.

Dans ces deux cas, ces avions, de 6 ans plus récents, possédaient la totalité des caractères modernes qui manquaient encore au Trait d'Union.















vendredi 22 novembre 2013

La défense des citoyens contre une attaque aérienne est-elle politiquement incorrecte ? (révisé 11 / 07 / 2025)

L'attaque du WTC


J'étais sur mon ordinateur de travail, à la Faculté des Sciences d'Orsay, près de Paris, le 11 Septembre 2001, en début d'après-midi, lorsqu'un coup de téléphone venu des USA m'apprit l'attaque contre la première tour du World Trade Center. 

Dès que j'eus compris (à peu près) de quoi il s'agissait, je me suis posé beaucoup de questions, et en particulier celle-ci :
  • Les USA étant la première puissance militaire de la planète, 
  • Etant riches des techniques radar et informatiques les plus sophistiquées au Monde, 
  • Leur Garde Nationale étant dotée d'avions de chasse parfaitement efficaces, 
comment avaient-ils pu se faire attaquer par de simples avions civils (détournés) dont la maniabilité n'est certainement pas la qualité première ?

Bien évidemment, les responsables n'avaient pas imaginé l'impensable, à savoir que des fanatiques assoiffés de sang - issus en plus d'un pays qui se prétendait allié - iraient jeter des avions civils remplis d'innocents sur une tour elle-même remplie d'innocents. 

Le dictateur soviétique Andropov, confronté en 1983 à l'irruption d'un Boeing 747 de la Korean Air Line dans l'espace soviétique avait fait aussitôt abattre l'appareil (269 morts).

A l'époque, j'étais scandalisé par la réponse d'Andropov et je me disais que, peut-être, une réponse un peu moins radicale eut été appropriée. 


En tout cas, depuis le 11 Septembre 2001, mon opinion a changé définitivement :

Cette réponse d'Andropov eut été parfaitement pertinente aux USA car elle aurait réduit très significativement le nombre de morts.

Et la transformation éventuelle d'un avion de transport en missile de croisière aux mains de fanatiques justifie pleinement cette réponse (horrible, certes).

Aucune réponse ne m'a satisfait depuis.



Un drone-cible "Perdrix" attaque son chasseur


Il se trouve qu'un accident qui vient d'affecter l'US Navy (voir la source sur information dissemination) relance mes interrogations de simple citoyen. 


Un simple engin cible BQM 74 a percé la paroi bâbord de la superstructure du croiseur USS Chancellorsville, brûlant légèrement deux marins.





Le trou dû au drone devenu kamikaze (sur le site précité) est bien suffisant pour faire de gros dégâts Que se serait-il passé si une vraie charge explosive avait été en place ?



L'auteur de l'article ne se satisfait pas du communiqué de l'US Navy et souligne que ce croiseur est un croiseur Aegis, c'est à dire un système anti-aérien parmi les plus complets qui soient.

Toujours d'après l'auteur, le principal problème serait que l'US Navy aurait omis de dire que :
  • l'équipage du croiseur avait compris que l'engin cible s'était brusquement placé sur un cap de collision,
  • il avait été dans l'incapacité d'abattre ce drone-kamikaze, bien que, à ce qu'il semble, des tirs auraient été déclenchés.


Eviter la surprise ?

Le problème fut, semble-t-il, lié à un très faible préavis d'engagement, de l'ordre de 10 secondes.

Le 11 Septembre 2001, la seule chose qui m'ait donné une idée du temps de réaction minimal possible est ce reportage de deux reporters Français de télévision qui étaient en train de filmer une caserne de pompier et qui, entendant un avion passer au dessus d'eux, sur une trajectoire inhabituelle, se sont mis à filmer l'avion. 

Ils avaient eu une dizaine de seconde d'action positive pour nous montrer la fin de vie des passagers présents dans cet avion...

Dix secondes pour réagir est donc un temps bien court.

Donc, on se trouve devant un problème apparemment simple pour ceux qui veulent nous faire du mal : 
  • Venir à  proximité de leur objectif de manière apparemment pacifique pour déchaîner leur violence trop tard pour que notre capacité de réaction soit efficace.

Vous allez me dire que Napoléon, puis Clausewitz, ont parfaitement théorisé cela, car c'est cela, la surprise.

Mais cela signifie aussi que nos systèmes sont trop lents, malgré l'usage (ou à cause) d'ordinateurs hypersophistiqués.

Tout le monde s'est moqué, avec raison, de nos services d'alerte aérienne en Mai-Juin 1940. 


On parle beaucoup de guerre asymétrique.

Mais nos ennemis actuels connaissent nos faiblesses et en profitent largement, du coup, la surprise est asymétrique en leur faveur.


Mais je me demande également si nous ne perdons pas beaucoup de temps dans des systèmes trop complexes qui nous empêchent d'agir au bon moment. 

Pourquoi ? Parce que nous avons peur des bavures (et nous avons peut-être raison !). 

Bien sûr, je n'ai pas la solution. 

Je ne crois d'ailleurs pas à l'existence de solution définitive.

Mais il me semble qu'on devrait s'en préoccuper. 








vendredi 15 novembre 2013

Les premières traversées de l'Atlantique Nord : Maturité, talents et courage ! (Révisé le 12 / 12 / 2023)


Traverser un océan : Un problème de maturité des techniques et des hommes 



La traversée de l'Atlantique Nord a focalisé longtemps les passions (et il est bien possible que cela continue de nos jours). 


C'était d'ailleurs déjà le cas pendant la période où seuls les bateaux pouvaient l'effectuer, le fameux Blue Riband (ruban bleu) récompensant le navire commercial le plus rapide sur ce trajet depuis 1835.


Bien évidemment, après la traversée de la Manche par Louis Blériot en 1909, l'étape qui venait immédiatement à l'esprit des Britanniques était forcément la traversée de l'Atlantique, alors que pour nous, Français, la traversée de la Méditerranée était prioritaire. 

Roland Garros, en réussissant cette traversée de presque 800 km en moins de 8 heures, avait montré la suprématie de notre technologie aéronautique sur toutes les autres.

Cependant, si un moteur de 1913 pouvait voler une douzaine d'heures d'affilée, il ne pouvait en aucun cas voler pendant le temps nécessaire pour franchir plus de 6 000 km.


Les exigences militaires implacables de la Grande Guerre amenèrent une amélioration simultanée et très spectaculaire de la puissance et de la fiabilité des moteurs comme de la robustesse et de l'aérodynamique des cellules destinées à en être équipées. 

La pratique des convois de navires de transports pour réduire le danger des U-Boot avait, par ailleurs, permis de collationner de nombreuses observations météorologiques qui amélioraient les connaissances sur les conditions aérologiques de toute la zone Nord Atlantique.


Cela signifiait que les aviateurs libérés de leurs activités militaires pouvaient plus facilement ouvrir la route aux traversées de l'Atlantique. 

Il y avait deux trajets préférés : Celui de l'Atlantique Nord, qui devait ouvrir essentiellement la porte des liaisons USA - Europe, et celui de l'Atlantique Sud, qui ouvrait la route vers l'Amérique du Sud. 

Ici, je ne traiterai que du premier de ces deux cas (l'autre étant peut être pour plus tard).



Les contraintes 


Quand on parle de ces traversées, on a tendance à aller voir une mappemonde. 

Dans ce cas, on va trouver que la distance entre les terres sont bien plus importantes au Nord (de l'ordre de 6 000 km) qu'au Sud (presque moitié moindre).

Mais les choses ne sont pas aussi simples. 

Le passage entre Saint- Louis du Sénégal et Natal au Brésil (le trajet le plus court) amène à voler presque obligatoirement dans le front météorologique intertropical qui recouvre en permanence l'équateur d'une masse de cumulonimbus (puissants nuages d'orage) qui montent aussi haut que les derniers records d'altitude de l'entre deux guerre (15 000 m).

En conséquence, il fallait soit passer en-dessous (en rase vagues) soit faire un détour...


L'asymétrie des vents suivant le sens du voyage


La traversée de l'Atlantique Nord possède un autre particularité : Elle est (très) asymétrique.

L'avion qui part d'Amérique est poussé par un vent moyen Ouest-Est significatif, disons jusqu'à 70 km/h à basse altitude (bien plus vite encore à haute altitude avec les Jetstream). 

En décollant d'Europe, ce même vent vient freiner toute progression.

Il va de soi que cette influence du vent est particulièrement importante lorsque les vitesses propres des avions employés sont faibles. 

Ainsi, un avion volant d'Ouest en Est à 150 km/h et poussé par un vent de 50 km/h survolera ses 6 000 km à 200 km/h de vitesse-sol en une trentaine d'heures alors que sa vitesse normale lui aurait imposé de voler 40 heures.

Dans le cas du vol Europe-Amérique, le même avion, freiné par le même vent de face de 50 km/h survolera les mêmes 6 000 km à 100 km/h, donc en 60 heures.


La traversée d'Est en Ouest est donc un peu comme l'ascension de la face Nord d'un sommet Alpin.



Les longueurs de trajet 


A lire la liste des traversées de l'Atlantique, on ne peut qu'être frappé par la diversité des distances annoncées :
  • Dublin / Labrador --------------------------------- 3 330 km
  • Terre-Neuve / Irlande ---------------------------- 3 630 km
  • Berlin / New-York --------------------------------- 6 380 km
  • New-York / Paris ---------------------------------- 6 070 km

Cette hétérogénéité des distances parcourues vient des différences de calcul de navigation. 

En admettant que vous pilotiez en gardant le cap de votre compas (boussole) strictement constant pour atteindre New-York depuis Paris, vous parcourrez une distance de 6 070 km. 
Vous avez utilisé la loxodromie. 

Mais la distance minimale entre ces deux métropoles est plus faible avec 5 840 km. Pour minimiser cette distance, il faut utiliser l'orthodromie.



Orthodromie (rouge) et Loxodromie (bleue) sur Wikipedia


En pratique, comme l'orthodromie amène à suivre une trajectoire montant vers le Nord, elle peut amener à favoriser des phénomènes météorologiques très désagréables. 

Dans ce cas, on sera amené à mélanger les deux méthodes de navigation. 

Néanmoins, on voit parfaitement que les distances se regroupent en deux ensembles, le premier étant celui des distances courtes (Terre-Neuve - Irlande) le second concernant les distances réellement intercontinentales.

Il va de soi que les qualités tant techniques que morales des équipages et des avions doivent être appréciées en fonction des trajets.

On ne peut pas négliger les 3 000 km supplémentaires des plus longs trajets qui étaient (et restent) forcément les plus délicats à réussir. 

Les traversées


A - Un première traversée de l'Atlantique Nord a été réalisée par Albert Read en Mai 1919.



La traversée d'Albert Read et la disposition des navires de l'US Navy pour porter secours à ceux de ses avions qui auraient eu des problèmes (sur Wikipedia En)



L'US Navy, fortement poussée par le secrétaire d'Etat à la Marine (et futur président) Franklin D Roosevelt, avait choisi d'employer des bateaux volants - la désignation hydravions à coque me paraît bien moins claire - parfaitement adaptés pour survivre sur l'eau en cas de panne mécanique. 

Ces avions étaient de grands trimoteurs Curtiss totalisant 1 200 Cv : Longs de 20.78 m, ils avaient une masse de 7,260 kg à vide et de 12,700 kg au décollage. 

Leur voilure avait une envergure de 38 m pour une surface alaire de 227 m².
Ceci leur assurait une charge alaire de 56 kg/m².

La propulsion était assurée par 4 moteur Liberty de 400 Cv chacun.

La vitesse de pointe en était de 155 km/h (le Wikipedia en langue Anglaise donne 137 km/h) et la vitesse de décrochage était de 100 km/h.

L'endurance frisait les 15 heures de vol et le plafond pratique tangentait les 1400 m.
Il fallait 10 minutes pour monter à 600 m !

Cela signifie que la vitesse de croisière - par définition intermédiaire entre les deux précédentes - devait être respectée avec beaucoup de précision !






Document personnel de l'auteur - Curtiss NC-4  d'Albert Read : Déjà une belle grosse bête !











                                                                                  
Pour multiplier leurs chances de succès, la traversée de l'Atlantique devait se faire à trois avions et par étapes successives.

Evidemment, le trajet ne partait pas d'une métropole économique mais de la Baie des Trépassés à Terre Neuve.

Avec ses moyens parfaitement pharaoniques, mais, surtout, avec beaucoup d'intelligence, l'US Navy avait disposé 25 destroyers le long du trajet océanique le plus difficile, long de 1920 km, soit un navire tous les 80 km (= 50 miles). 

De la sorte, le risque qu'un de ses équipages se perde était réduit minimum. Cependant, le survol océanique le plus long n'atteignait que les Açores et non l'Europe. 

Les bateaux volants US devaient ensuite gagner Lisbonne puis remonter sur Plymouth.


Seul le Navy-Curtiss NC 4 arriva aux Açores, ayant parcouru son trajet aérien en un peu plus de 15 heures, donc à presque 127 km/h de moyenne. Vu ce que j'ai dit précédemment sur le respect très précis de la vitesse de croisière, on constate à quel point le pilote Read avait démontré son immense talent.

Read répara son hydravion, attendit ses collègues NC-1 et NC-3 qui avaient abandonné, et prit 2 jours complets de repos avant de repartir pour Londres. 

Lorsqu'il y arriva, sa "traversée" complète, arrêts compris, avait duré au total 23 jours, soit 8 de plus que le paquebot à voile Columbia qui avait établi le Blue Ribband en 1835, à un peu plus de 8 noeuds de moyenne ! On ne peut donc en aucun cas parler de record.

L'exploit sportif et technique de Read et de ses compagnons doit cependant être salué, car même s'il était parfaitement et nationalement préparé, il était très difficile et très risqué à cette époque.

Cependant, il ne peut,
 en aucun cas, être considéré comme une traversée.  

On ne peut même pas dire qu'il laissait un enseignement pour les autres puisque ceux qui suivirent peu de temps après devaient agir très différemment  (tout le monde ne dispose pas de dizaines de destroyers pour baliser son trajet...).



B - Quelques semaines plus tard, un bombardier Britannique Vickers Vimy piloté par MM Alcock et Brown secoua les esprits en effectuant la véritable toute première traversée de l'Atlantique Nord (et en un seul vol). 

L'avion avait une vitesse maximale de 160 km/h pour une puissance totale de 720 Cv et avait une charge utile disponible de plus d'une tonne qu'il était facile de transformer en carburant.

Ce vol est bien plus significatif que le précédent puisqu'il relie bien d'un coup d'ailes une île du Nouveau Monde à une île appartenant à l'Europe. 




Document personnel de l'auteur - Le Vickers Vimy d'Alcock et Brown



En plus, le Vickers Vimy, après avoir décollé de la terre, avait atterri sur la terre (même si l'atterrissage avait été plutôt raté).

La technologie Britannique l'avait, à l'évidence, largement emporté sur celle de l'US Navy.

Cependant, le compte n'y était quand même pas encore, parce que la distance parcourue était la moitié de celle qui comptait dans l'esprit de tous les gens, c'est à dire celle séparant deux cités importantes, avec toutes les contraintes supplémentaires que cela entraînait.




C - En 1927 eut lieu la fameuse, mais fatale, tentative de Nungesser et Coli. 


Ce qui frappe, par comparaison avec les tentatives Américaines, c'est, au niveau des décideurs politique Français, la lenteur de réaction, l'improvisation et l'absence d'imagination sur le sujet.

(Les informations techniques sur le PL 8 viennent du livre d'Arnaud Prudhomme : Pierre Levasseur et ses avions.) 

Nungesser et Coli utilisaient un Pierre Levasseur PL 8, dérivé du bombardier PL 4 de notre Aéronavale embarqué sur le Béarn. 



Nungesser en finale d'atterrissage sur son Oiseau-Blanc




L'as Charles Nungesser (sur le même site)


Affiné par rapport au PL 4, le PL 8 volait en pointe à 185 km/h avec son train d'atterrissage en place, ce qui était un net progrès.

Ce train était conçu pour être largué après le décollage, permettant alors de gagner 20 km/h de vitesse et de l'altitude.

L'avion, de structure mixte, disposait d'un fond de coque "marin" (une véritable coque de barque en bois, donc très lourde) destiné à lui permettre un amerrissage en fin de vol, l'hélice étant bloquée en position horizontale.




L'Oiseau-Blanc 


L'équipage était disposé côte à côte, ce qui favorisait les échanges d'information mais pas du tout l'aérodynamisme...

Curieusement, les essais à pleine charge furent réalisés par le pilote d'essai de Levasseur et non par Nungesser.

Plus étonnant pour quelqu'un qui devait piloter dans les 40 heures d'affilée, ce dernier ignorait tout du vol aux instruments, mais on peut imaginer que son immense expérience et sa non moins immense habileté lui permettait d'y pallier.


L'équipage Français s'envola le 8 Mai 1927 et son trajet fut suivi jusque
 sur la côte Atlantique de l'Irlande.





Trajet vérifié de l'Oiseau Blanc, parfaitement conforme à la navigation orthodromique prévue (sur Wikipedia)




On recherche toujours la trace de son crash (voir ce blog très passionnant de Bernard Decré, qui l'imagine à Saint-Pierre et Miquelon ou à Terre-Neuve, et qui a démontré que l'Oiseau Blanc  et son équipage ont bien réussi ensemble la traversée de l'Atlantique Nord).




D - Lorsque Lindberg a, le premier, traversé l'Atlantique Nord de New-York à Paris, il a réalisé un authentique exploit, justement parce qu'il a pour la première fois relié deux métropoles de deux continents distants.

Il avait fait construire son avion très soigneusement, en suggérant d'importantes modifications. 

Il avait voulu l'équipement complet de vol aux instruments auquel il était déjà habitué



Le Ryan NYP - recopié par moi à partir de ce site -



Son avion Ryan NYP (pour New York - Paris) était un strict monoplace, de moins de 1000 kg à vide (2330 kg au décollage), qui présentait une finesse supérieure à celle de tous ses concurrents. 

Ses gros réservoirs étaient parfaitement placés pour éviter les problèmes de centrage. 

Mais son absence de vision vers l'avant signait parfaitement une route encore vide d'usagers !




Structure du Ryan NYP de Lindbergh - les énormes réservoirs sont très visibles


Sa voilure de 30 m² lui assurait une charge alaire de 78 kg/m² au décollage.

Sa vitesse de pointe était de 215 km/h et sa vitesse de croisière pouvait varier entre 160 et 180 km/h.

Il lui fallut plus de 1150 m pour quitter le sol.


Sa traversée était donc un exploit parfaitement préparé par un pilote professionnel qui s'était méticuleusement entraîné pour maîtriser de tous les aspects de son vol.


Pourtant, il ne s'était agit que de la traversée d'Ouest en Est, de loin la plus facile des deux. 

Si on lui avait demandé de faire la traversée dans le sens inverse, son avion en aurait été totalement incapable. 

En effet, il aurait été confronté à un vent de face de 60 km/h en moyenne, ce qui aurait représenté l'équivalent de 1900 km supplémentaires. 

D'ailleurs, le Président Coolidge lui avait envoyé le croiseur de 7000 tonnes Memphis pour ramener le ramener avec son Spirit of Saint Louis aux USA.



Il a subsisté, dans tous nos écrits, l'idée que la technologie Américaine avait complètement et définitivement surclassé la technologie Française (c'est en tout cas ce qu'écrivaient, dans les années 50, l'Histoire de l'Aviation du Général René Chambe, puis, en 1974, le Docavia #3 de Louis Bonte). 

Il est tout à fait normal que ce point de vue ait été celui des Américains qui avaient merveilleusement mis en œuvre les moyens de cette réussite.

Pourtant, cela n'a pas beaucoup de sens car la seule traversée qui soit représentative de toutes les difficultés de l'exercice est indiscutablement celle partant d'une métropole d'Europe continentale vers les USA. 



D' - Une nouvelle tentative sur le trajet Est-Ouest avait été tentée par un équipage Germano-Irlandais sur un Junkers 31, qui, s'il réussit bien à traverser l'Océan Atlantique à partir de l'Irlande, avait atteint seulement le Labrador à la suite d'une navigation écourtée (ils visaient New York). 


Mais, de toute façon, ils avaient choisi la route orthodromique minimale.



D" - Une tentative plus audacieuse avait été lancée par un équipage Polonais (Major Ludwik Idzikowski, pilote, et Capitaine Kazimierz Kubala, navigateur) aux commandes d'un Amiot 123. 


Ces deux Polonais avaient en réalité choisi d'employer le même excellent bombardier Amiot 122 que le Lieutenant de Vaisseau Paul Teste avait choisi d'employer pour la même traversée au début de l'année 1925. 




Document original de l'auteur - Bombardier Amiot 122 : Un gros monomoteur, solide et correctement profilé


Pour la nouvelle tentative, Idzikowski et Kubala disposaient d'un avion plus puissant et doté de réservoirs bien plus importants.  



Amiot 123 de raid d'Idzikowski et Kubala - sur Wikipedia en.



Ils partirent du Bourget le 3 Août 1928 en direction de New York. 

Après avoir volé 3 200 km, ils constatèrent que leur moteur perdait de l'huile et firent demi-tour. 

Leur fatigue avait entraîné un léger manque de lucidité, puisqu'ils avaient déjà largement dépassé le point de non retour !

Ils se posèrent en mer à 70 km de Porto, près d'un cargo Allemand qui les récupéra ainsi que leur avion. 

Ils avaient volé largement plus que la distance Paris - New-York, ce qui engendra quelque acrimonie passagère entre eux.

Ils recommencèrent l'année suivante mais entendirent des irrégularités de fonctionnement dans leur moteur qui les poussèrent à se dérouter vers les Açores.

Pendant l'atterrissage, le train heurta un mur de pierres sèches et l'avion se retourna, assommant le pilote. 

Les sauveteurs étant venu avec des torches, l'avion, qui portait encore beaucoup d'essence, s'enflamma. 

Seul le navigateur fut sauvé.

Ces deux échecs, qui n'auraient pas dû en être (car, avec plus de lucidité, ils eussent certainement pu atteindre New-York dès leur première tentative de 1928), me font profondément regretter la tentative de Teste et Amanrich sur un Amiot de même type qui échouèrent, le 13 Juin 1925, uniquement parce que le train de leur avion heurta un arbre peu après leur décollage. 

L'avion en tout cas avait été très bien choisi.



E - Justement, le premier vol dans le sens Est-Ouest en même temps que sur la distance la plus longue (de Paris à New-York) fut celui de Costes et Bellonte sur le Bréguet 19 GR Point d'interrogation au début de Septembre 1930.

Le Bréguet 19, conçu au début des années 20, et dont la vie opérationnelle avait commencé en 1924, fut le grand succès de l'ingénieur Vuillerme. 




Le Bréguet 19 GR de la traversée de l'Atlantique



Construit à environ 2 000 exemplaires, il fut équipé de nombreux moteurs différents et vendu à une quinzaine de pays indépendamment de la France.

Louis Bonte (Histoire des essais en vol, Docavia 3) reprochait à cet avion une structure trop souple, mais sa durée d'activité opérationnelle fut très longue pour un avion conçu en 1922. 

Il servit pourtant efficacement dans de nombreuses opérations militaires en temps que bombardier avec 400 kg de bombes. 

(Il est significatif que, sur les 222 bombardiers Br 19 achetés ou construits par l'Espagne, et qui se répartirent entre les deux camps de la Guerre Civile, le total des pertes ait été seulement de 38 avions à la fin de 1937, après plus de 17 mois de conflit, ce qui ne représentait que 17 % de l'effectif initial.

Il servit aussi aux Grecs contre les Italiens en 1940, ce qui, pour moi, démontre l'excellente qualité de sa conception !)


C'était un avion de structure métallique, de forme bien plus aérodynamique que le Bréguet XIV auquel il succédait.

La version la plus rapide était la version GR de Grands Raids, avec 245 km/h (25 km/h plus vite que la vitesse de pointe des chasseurs Wibault 72 embarqués sur le porte-avions Béarn).

Dieudonné Costes était un pilote de Chasse de la Grande Guerre, as aux 8 victoires dont 6 homologuées. 


Louis Bonte, pourtant exceptionnellement avare de compliments, disait de lui que ses avis étaient sûrs et qu'il ne trompaient jamais ses interlocuteurs.

Après un moment passé à l'Aéropostale puis à Air Union, il était devenu pilote d'essai en 1925 chez Bréguet où il s'était rapidement habitué aux vols de longue durée.

Ayant compris l'immense potentiel du Bréguet 19, il eut un grand rôle dans son évolution vers les grands raids. 

Maurice Bellontes, initialement mécanicien, puis ingénieur-mécanicien, avait fait la dernière année de guerre comme mitrailleur, puis il avait appris à piloter et était devenu navigateur.
 
L'équipe Costes - Bellonte se créa en 1929 pour un vol Paris-New York qu'ils durent malheureusement interrompre après 17 heures de vol à cause du mauvais temps. 

Ils en profitèrent peu après pour battre le record de distance en ligne droite en se posant dans l'Ouest de la Chine, à 7900 km de Paris. 

Leur Point d'Interrogation (nommé ainsi pour symboliser le secret de la destination du prochain vol - ou du sponsor -) avait donc largement la traversée de Paris à New-York dans ses ailes.

Le 1er Septembre 1930, Costes et Bellontes décollèrent du Bourget.

Un peu plus de trente sept heures plus tard, ils se posaient à New York devant une grande foule enthousiaste et furent félicité par Charles Lindbergh. 

Les journaux Français poussèrent des cocoricos, et c'était très largement mérité. 

La preuve en est que le numéro de Novembre 1930 de Popular Science Monthly concluait ainsi l'article où le vol de Lindbergh  était comparé à celui de Costes et Bellonte :
"Les Americains ne doivent pas craindre d'affaiblir Lindbergh en reconnaissant la supériorité incontestable de l'exploit des deux Français. 

C'est simplement le signe du progrès gigantesque que l'aviation a réalisé depuis que Lindbergh, tout seul, en avait ouvert la voie."

Certes, dans ce texte, on décèle facilement un fond de nostalgie, mais aussi et surtout une indéniable sportivité.

Ce vol clôt définitivement les vols des pionniers qui définirent vraiment l'ensemble des problèmes à résoudre pour que cette traversée devienne accessible aux vols de routine.



Il y a cependant quelques dates supplémentaires à noter : Elles concernent uniquement des vols d'avions de transport de passagers.

Le 10 Août 1938, le prototype du Focke-Wulf 200 Condor de transport piloté par Alfred Henke effectua le premier vol transatlantique entre Berlin et New-York en 25 heures et repartit 3 jours plus tard pour Berlin qu'il atteignit en un peu moins de 20 heures.

Un service régulier devait suivre mais Hitler en décida autrement, il préférait tellement la guerre...


Le premier vol transatlantique d'un avion à réaction de transport fut celui d'un De Havilland Comet IV de la BOAC le 4 octobre 1958 (dans le sens Est-Ouest, il lui fallait un ravitaillement à Gander).


Le premier vol de transport transatlantique supersonique fut effectué en 3 h 30 par un Sud-Aviation-BAC Concorde, le 24 Mai 1976...




Concorde sur Wikipedia - Une ligne et un son inoubliables.


Le dernier vol du Concorde fut réalisé de 26 Novembre 2003...