samedi 7 avril 2012

Le rôle des journaux et des journalistes illustré par les cuirassés et les pantalons (Révisé le 21 / 11 / 2016)

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En ce début de XXIème siècle, il est banal de parler de la toute puissance des médias, et quoique les journalistes s'en défendent, elle est terriblement vérifiée.

Une presse libre est essentielle à la Démocratie, le seul vrai point négatif est donc totalement contenu dans l'adjectif libre.

Le mot libre est plus complexe à vérifier qu'il n'y paraît. 

J'y reviendrai.



L'affaire du "pantalon national" : Le clientélisme a tué et blessé 500000 hommes en 2 mois


Je ne résiste pas à l'envie de reprendre une information donnée dans le remarquable livre de Pierre Servent, Le complexe de l'Autruche, chez Perrin. 

Je vais, pour une fois, parler d'uniformes.

Là, nous repartons dans le passé, il y a plus d'un siècle, en 1911.

Nos fantassins étaient alors équipés de pantalons de couleur garance (photo ci-dessous).




Collection personnelle de l'auteur - Le document date de 1907 -  nos soldats constituaient de parfaites cibles.
Cela amusait beaucoup les mitrailleurs Allemands qui les repéraient à près d'un kilomètre...


Le ministère de la Guerre Adolfe Messimy, connaissait bien les évolutions de l'art militaire de ce début de XXème siècle marqué par la guerre Russo-Japonnaise et par la 1ère guerre des Boers (1881).

Dans ce dernier conflit, les uniformes kaki des Boers leur permirent un carnage de soldats Britanniques, vêtus de rouge, pour éviter que le sang se voit trop.

Par ailleurs, pendant la guerre Russo-Japonaise (1904-1905), les Russes réussirent une tactique défensive remarquable en développant l'emploi des tranchées autour de Port-Arthur, ce qui limita significativement leurs pertes.



Notre excellent ministre (je ne dis pas souvent cela, mais, là, je le pense pleinement) de cet immédiat avant-guerre fit tester des tenues réséda, couleur que je décrirais grossièrement comme un vert tirant un peu sur le jaune, donc assez proche du kaki, pendant les manœuvres d'Automne 1911.

(La revue GBM a publié un excellent article sur le sujet dans son n° 102 de 2012.)

Ce fut alors un tollé dans les journaux : On violait les grands principes républicains, on abandonnait le pantalon national, nos soldats devenaient ridicules, les officiers perdaient leur autorité, le rouge est bien plus gai, etc....

C'était écrit dans les journaux, et, bien sûr, relayé par nos brillants parlementaires.


Alors que le fusil Lebel avait une portée déjà importante mais une densité de tir bien moins forte que celle du Mauser à chargeur (à cause d'un rechargement plus lent du magasin), il me semble que le bon sens citoyen aurait voulu que l'on équipe les soldats d'une tenue obligeant l'ennemi à s'approcher à moins de 100 m pour être en mesure de leur tirer dessus

C'eut été, en quelque sorte, la furtivité du moment.

Ce refus imbécile de modifier les couleurs des vêtements destinés aux combats

La réaction fut du même ordre contre le casque d'acier. 

C'était évidemment navrant. 

Il fallut attendre Septembre 1915 (une année complète !) pour protéger la tête de nos soldats, toujours pour des raisons d'esthétique.

Le résultat : 300 000 soldats français tués et 600 000 blessés en 3 mois, 210 000 ayant péri entre la déclaration de guerre et la fin de la bataille de la Marne, dans le premier mois de guerre.





Pousser vers les cuirassés - inutiles - alors qu'Hitler mise sur l'Aviation et les Blindés !


Pour l'instant, mon propos est d'expliquer comment la IIIème République s'est ingéniée à gâcher son maigre argent dans des dépenses pharaoniques qui étaient militairement stupides.

La page visible ci-dessous date de fin 1936.




Collection personnelle de l'auteur - Le document date de la fin de 1936 -



Certes, le Front Populaire venait de prendre le pouvoir et de lancer un train de réformes dont beaucoup avaient bien trop tardé (et d'autres se révéleront négatives).

Sauf que, à la même minute, Hitler avait déjà remilitarisé la rive gauche du Rhin, mettant ses armées à nos frontières.

Dans le même temps, il mettait en place son corps cuirassé, son arme aérienne et ses sous-marins.

A ma connaissance, Hitler n'était pas de l'autre côté d'une quelconque mer. 

Notre Marine n'avait donc aucun moyen pour l'empêcher de nous nuire.

Elle avait juste été conçue pour assurer la pérennité de nos lignes maritimes avec nos colonies.

C'est là que l'on voit à  quel point Clémenceau était un homme politique clairvoyant lorsqu'il luttait de toutes ses forces contre le colonialisme et les dépenses qu'il induisait pour la Nation, comme pour les colonisés aussi, d'ailleurs.



Le lobby maritime dans ses œuvres


Comme si de rien n'était, le rédacteur de l'article suivait un plan où la thèse (le cuirassé est indispensable) puis l'antithèse (mais les avions peuvent mettre le cuirassé en danger) alternaient presque correctement (du point de vue rhétorique d'un professeur de Français corrigeant une dissertation dans les années 60). 

Cependant, son siège était fait. 

Alors que 4 cuirassés étaient déjà en voie d'achèvement et que le dernier d'entre eux (le Jean Bart) ne serait pas en service avant la fin de 1940 (quoique...), ce journaliste voulait un "corps de bataille cuirassé" étoffé de 2 divisions supplémentaires, soit 9 cuirassés au total, pour 1943.

Les DunkerqueStrasbourg et Richelieu, très lourds, bien plus puissants que les super-dreadnought de 1914, bourrés de technologies nouvelles et beaucoup mieux armés, étaient naturellement bien plus chers.

Le prix de chacun de ces navires était ahurissant, 2 500 000 000 FF, en 1937. 

Chacun de ces mastodontes coûtait le prix de plus d'un millier d'avions de chasse avec toutes leurs pièces de rechange !



Alors qu'ils consommaient d'énormes quantités d'acier à très haute performance pour leur blindage, ils ne pouvaient  jouer aucun rôle pour protéger nos frontière de la Wehrmacht, bien au contraire : L'acier spécial pour blindage a cruellement manqué aux fortifications de la région de Sedan en Mai 1940.

Dans la Marine aussi, l'Aviation est vue comme une menace lointaine, très lointaine, si lointaine, même, que mieux vaudrait n'en point parler.

Le journaliste en question en évoque l'existence juste pour  montrer qu'il n'est pas ignare dans ces nouvelles technologies... 

C'est habile, mais il aurait dû être envoyé à l'île du Diable après la défaite de Juin 1940.


On avait pourtant déjà beaucoup donné à la Marine : 42% du budget militaire entre 1926 et 1936.

Mais ses chefs, à l'exception de 2 ou 3 (Frochot, trop rapidement décédé, ou de Laborde, qui prit de très mauvaises décisions en 1942 uniquement par haine de Darlan, lequel avait été indûment favorisé à cause des liens entre son père et Georges Leygues), n'avaient pas une vue qui leur permettait d'anticiper l'avenir proche.


Ils n'avaient pas compris les leçons pourtant claires de la Grande Guerre. 

La bataille du Jutland était déjà la démonstration que les cuirassés ne servaient à rien : En effet, lorsque leur conception était saine, ils étaient, malgré tout, incapables de conclure leur combats.

Dans le cas contraire, celui des croiseurs de bataille Britanniques en 1917, ils sautaient à la moindre égratignure, tuant tout leur nombreux équipage. 



A la place des cuirassés, nos marins auraient dû développer la détection, les escorteurs, les sous-marins, les avions et les porte-avions.

Quand ils commandaient des avions, nos marins voulaient des hydravions, et en particulier des hydravions à coque, de 20% plus lourds que les avions correspondants.

De ce fait, et parce qu'ils manquaient de finesse, ces appareils volaient de 15 à 25 % moins vite que de "vrais" avions terrestres.

Ils étaient en conséquence des proies faciles pour les avions des porte-avions étrangers.


Dans le livre de Pierre Barjot (l'Aviation militaire Française en 1939), un chapitre nous éclaire sur ce goût pour l'hydravion à coque qui pouvait être vu comme un navire, avec des hommes y exerçant les mêmes fonctions, les prises de quart, etc... Ils étaient bien des bateaux volants.

Dans le chef des élites navales Françaises de l'entre-deux-guerre, la notion d'avion de chasse ennemi n'existait pas du tout.

La Marine Impériale Japonaise a démontré, au moins dans la période allant du 7 Décembre 1941 au moins jusqu'au 3 Juin 1942 (Bataille de Midway), que cette conception était naïve, comme tout ce qui tend à imaginer qu'un pays est seul au monde.

En France, l'Armée de l'Air ne deviendra prioritaire qu'en 1939. Trop tard...

Quant à l'Aéronavale, en 1940, elle dut faire avec ses très faibles moyens. 

Les amis de Darlan passèrent la main et on finit par comprendre l'intérêt de l'Aéronavale, en 1947, pendant la Guerre d'Indochine. Bougrement trop tard !



Conclusion


Mais la politisation de la presse passe - encore de nos jours - par ces postures théâtrales qui n'ont rien à voir avec la réalité des choses.

Le problème n'est pas que les journalistes aient telle ou telle opinion politique, mais leurs articles - tout comme ceux des scientifiques - doivent se fonder sur la vérité, c'est à dire le respect d'une confrontation avec le réel.


Il me faut souligner aussi que les journalistes des revues aéronautiques des années 30, eux, ont en général très bien posé les questions militaires.

Si les décideurs politiques et militaires, les avaient lus attentivement, ils auraient permis le blocage des armées Allemandes au bon moment, ce qui eu tout changé.


En 1914, les pantalons rouges se voyaient à 1 km, c'est la honte de nos députés d'alors que d'avoir osé empêcher les uniformes résédas de devenir la norme Française

J'imagine bien qu'il y avait un problème industriel à la clé, mais cela pouvait se régler différemment, en jouant sur les tenues de sortie ou sur la mode féminine !



Les cuirassés étaient périmés dès qu'avions et sous-marins étaient devenus fiables. 

Ne pas s'en être rendu compte implique que nos journalistes ne lisaient pas les résultats des combats navals.

Mais je n'imagine pas que ce soit le lobby de l'acier qui ait lancé ce texte sur les cuirassés, car l'acier à blindage était indispensable pour les fortifications de la ligne Maginot et pour nos chars de combat, deux destinations qui furent plutôt mal servies.



Je dois dire que j'ai été choqué, il y a quelques années par un "travail" français qui reprenait en fait directement des documents publicitaires d'une firme américaine tout aussi largement surestimée qu'elle est célèbre à propos des avions furtifs : Oui, la furtivité peut être un avantage. Mais cette capacité n'est jamais définitivement acquise. 

Après, on oublie de dire au bon peuple qui va devoir payer les objets en questions.

Si l'intérêt de la chose consiste à frapper de loin sans être vu, le vrai problème est, avant tout, l'identification de la cible car rien n'est pire que de se tromper sur ce que l'on frappe et qui l'on frappe.


M'est avis que ce problème n'est pas aussi bien résolu que certains l'affirment. 

Mais vous n'êtes pas obligés de me croire.








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