mercredi 4 janvier 2012

Nieuport 161 - Le 22 Septembre. 1936 : En pleine paix, la France perd la maîtrise de SON ciel (Révu le 13 / 04 / 2026 *** *** ***)


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L'accident


Le Nieuport 161 fut condamné par le CEMA après l'accident du 22 Septembre 1936 qui avait causé la mort d'un de ses pilotes d'essai, le Capitaine Coffinet. 

Apparemment, mais uniquement dans la tête de ces décideurs, la conception de cet avion était considérée comme responsable de son crash. 


J'ai pourtant beaucoup de mal à imaginer qu'une lettre de commande ait pu avoir été préparée pour cet avion (qui volait intensément depuis une année) si les essayeurs de cet organisme avaient trouvé une faille dans ses qualités de vol. 


On doit, cependant, se souvenir de la cabale que le CEMA avait fomenté contre le Spad 510 en 1934, accusé de favoriser les vrilles à plat et que Louis Blériot réussit à sauver in extremis en faisant réaliser par son pilote environ 80 tours de vrilles sans aucun incident devant le ministre de l'Air, le général Denain.


Mais le crash du Nieuport 161 avait malheureusement bien eut lieu et, pire encore, il avait été mortel.



La relation de l'accident dans la presse de l'époque


Nous disposons de la relation de cet accident par la presse aéronautique : 

Le mensuel "L'Aéronautique", dans son numéro de Novembre 1936, préparant le Salon de l'Aviation de Paris, y introduit un article très intéressant sur le Nieuport 161. 
Il l'introduit en ces termes :
"Le monoplace de chasse Nieuport 160, à moteur Hispano-Suiza 12 Xcrs (sic), a été détruit à Cazaux, il y a un mois environ, au cours d'essais de tir. 

Le pilote, capitaine Coffinet, trouva la mort dans cet accident. 

L'appareil avait exécuté presque tous ses essais (seuls manquaient les passages sur base) ; 

L'enquête n'ayant rien relevé à la charge de l'appareil, il est possible qu'une série de Nieuport 160 soit envisagée."

L'hebdomadaire "Les Ailes", dans son numéro du 1er Octobre 1936 évoque cet accident dans la nécrologie du capitaine Coffinet :

"Un très pénible accident s'est produit, le 22 septembre, à Cazaux, à 10 h. 30 du matin. 

Un des pilotes les plus remarquables du Centre d'Essais de Villacoublay, le Capitaine Coffinet, s'est tué, à bord d'un avion de chasse, au moment où il accomplissait une manœuvre acrobatique. 

L'appareil, en perte de vitesse, est parti en vrille sans que son pilote, qui était pourtant d'une très grande classe, ait réussi à le ramener en vol normal."

Ces deux récits ne sont en aucune manière contradictoire, sachant, en outre que le tir en question ici était bien un tir sur cible au sol.



Analyse de la relation de l'accident par l'ingénieur Louis Bonte



La seule analyse disponible pour le grand public est celle publiée par l'Ingénieur Général Louis Bonte et Jacques Lecarme dans leur histoire des essais en vol (Docavia n°3, ed. Larivière, 1974). 

Cette analyse n'évoque pas la relation faite par Les Ailes qui traitait d'une ressource ratée (ou trop tardive).

Pour eux, cet accident avait été provoqué, je cite : "par le système de refroidissement. 
Celui-ci induisait le décrochage de tout le centre de l'aile dans certaines configurations de vol" - non définies par ailleurs - et  "provoquait un très fort taux de chute, de 15 à 20 m/s".

Le système original de refroidissement du Nieuport 161 était constitué, dans chacune des ailes, par un radiateur qui recevait l'air frais capté par une prise d'air à l'intrados (en dessous de l'aile, donc dans une zone de forte pression) et rejetait l'air réchauffé à l'extrados (au dessus de l'aile, dans une zone de très faible pression), près de l'emplanture de l'aile, juste en avant des volets d'intrados.

Au début des années 60, ce système apparaissait encore dans certains livres de techniques aéronautiques comme une méthode efficace de refroidissement pour les moteurs à refroidissement par liquide. 


La critique de MM Bonte et Lecarme n'y était pas mentionnée du tout.



Document personnel de l'auteur - Aile gauche du Nieuport 161 vue de l'arrière gauche de l'avion -
La sortie du radiateur gauche est le petit rectangle noir près du fuselage


Raisons de douter de l'explication fournie par Bonte et Lecarme


Le bureau d'étude Nieuport, après l'abandon de son chasseur, a utilisé exactement la même méthode de refroidissement sur un avion qui en dérivait directement, le Loire-Nieuport 401, à la fois bombardier en piqué et chasseur de protection de la flotte (comme le Blackburn Skua contemporain de la Royal Navy).




appontage d'un Loire-Nieuport 40x





Le LN 401, commandé en série par la Marine, avait donné toute satisfaction à ses pilotes, y compris lors de ses appontages sur le porte-avions Béarn.

Il a mené des actions efficaces contre les colonnes de Panzer de la Wehrmacht et ses pertes sont attribuées à la Flak, à la DCA Française et à l'accident fatal d'un pilote trop consciencieux qui a trop tardé à réaliser sa ressource après un exercice de bombardement en piqué (Icare, l'Aéronavale en 1940).



Mais un fait totalement oublié depuis 1938 est que le Dewoitine D 520, le meilleur chasseur Français de 1940, a commencé à voler avec un dispositif de refroidissement très proche de celui de Nieuport et bien visible dans une photo publiée en p.33 de l'ouvrage de référence sur ce chasseur (Le Dewoitine D 520 (R. Danel et J. Cuny, Docavia n°4, ed. Larivière). 

Mais vous pouvez la voir sur le très beau site de Joseph Bibert sur le D 520 (
Il faut juste y trouver la superbe photo du prototype Dewoitine 520-01 : La sortie du radiateur gauche est sous des "persiennes" qui sont juste à gauche du raccord Karman). 

Elle est bien plus en amont que n'était celle du Nieuport 161.

Certes, le D 520 passa peu de temps dans cette configuration, mais uniquement parce que le radiateur placé sous le fuselage permettait de gagner de la vitesse. 

L'hypothèse de MM Bonte et Lecarme paraît très mal étayée.



L'origine de l'explication de Louis Bonte


Je me suis donc longtemps demandé ce qui pouvait être à l'origine d'une telle théorie. 

Elle ne repose sur aucun travail de soufflerie cité par Bonte, sinon il en aurait parlé. 

Mais il ne manquait pas, à Villacoublay, d'ingénieurs aigris dont le matériel n'avait pas connu de commande officielle. Il ne leur était donc pas difficile d'en tirer des théories explicatives ! 

Il se trouve qu'au début des années 1930, un problème avait été posé par le comportement de vol d'un avion de la firme Bernard (Bernard 200 T – Docavia n°31 par Jean Liron – p 157). 

Les ailes de cet appareil pouvaient se plier suivant 2 axes orthogonaux, le premier axe étant perpendiculaire au fuselage, le second courant tout au long de son axe longitudinal, au tiers postérieur de la corde de l’aile. 


Cette seconde disposition créait, par la suite d'un défaut de conception technique, une fente verticale large de 2 cm qui faisait communiquer verticalement l’intrados et l’extrados et rendait à la fois les envols difficiles et la montée très lente.






Document personnel de l'auteur - Aile droite du Bernard 200 - l'axe 1 est celui de repliement le plus classique
l'axe 2 de repliement de l'aile est matérialisé par la ligne parallèle à l'aileron :

C'était bien là que se créait la fente de 2 cm de large qui détruisait la portance sur presque toute l'aile



La fente en question faisant quasiment toute l’envergure des ailes, il est logique qu’elle ait induit une forte perturbation dans l’écoulement. Une fois la fente obturée par une toile, cet avion vola normalement. 
Ce problème ne fut même pas été évoqué après l’accident qui tua Baptiste, son pilote.


Sur le chasseur Nieuport 161, par contre, la sortie des radiateurs était de taille totalement négligeable par rapport à celle de l’aile, elle débouchait bien plus près du bord de fuite et avec un angle proche de celui de l’écoulement. 


Elle ne devait donc pas créer une monstrueuse turbulence et, quand bien même, je ne vois pas comment le décrochage aurait pu s'étendre sur plusieurs mètres en partant perpendiculairement au vent relatif, qui est très violent dans un piqué sans freins aérodynamiques (cas de vol évoqué).


En plus, si la portance était détruite, même partiellement, on aurait dû avoir une vitesse ascensionnelle médiocre, parfaitement décrite lors des essais du Bernard 200 T, or ce n’est pas du tout le cas pour le Nieuport dont la vitesse ascensionnelle était, de très loin, la meilleure parmi les chasseurs Français de cette génération.




Il faut maintenant essayer d'expliquer l'accident


Si on reprend le texte des Ailes en le combinant aux autres, la seule figure acrobatique envisageable après un piqué redressé à très basse altitude est une chandelle, figure alors régulièrement réalisée en publique par Raymond Delmotte avec ses chasseurs Caudron. 

Dans ce cas, le pilote doit évidement s'arranger pour que son moteur ne désamorce pas, sans cela il se trouve à relativement faible altitude à des vitesses proches de la vitesse de décrochage. 

Cela signifie que l'on prend un angle très fort mais pas vertical pour que la vitesse affichée permette un rétablissement facile. 

C'est une manœuvre qui me semble demander beaucoup d'expériences réalisées à plus haute altitude.

Si l'on écarte le récit des Ailes, donc l'hypothèse d'une figure acrobatique réalisée à très basse altitude - qui serait une prise de risque inconsidérée du pilote (ce qui deviendrait du coup une faute de pilotage) - la cause me paraît encore humaine, mais je ne l'attribuerai en aucun cas au pilote. 


le cas de vol

D'après l'étude déjà citée de Arnaud Prudhomme (Air Magazine, 2005), bien plus précise que celle de Louis Bonte, l'accident s'est produit lors d'un début de ressource après un piqué pour effectuer un tir à basse altitude sur une cible au sol.


Il faut évidement se remémorer le contexte technique de l'époque. 


Les avions de chasse du programme de 1930 / 1931 - qui commençaient tout juste à entrer en service en 1935-36 - étaient des avions à train fixe dont l'aérodynamique était encore très imparfaite (360 km/h pour un D 501 à moteur-canon). 

Réaliser un piqué à 450-500 km/h était alors une performance pour l'avion utilisé, mais, pour le pilote, cela restait facilement maîtrisable. 

Une illustration de l'époque montre des formations de D 500 et de Potez 63 (à train fixe !!!) attaquant de cette manière une colonne de blindés (in L'aviation militaire française en 1939, Pierre Barjot, Ed. J. de Gigord).






collection personnelle de l'auteur


Les prototypes de 1936 étaient considérablement plus fins que leurs ancêtres immédiats et n'étaient freinés ni par un train fixe, ni par une hélice à pas fixe : 

Tous atteignaient très facilement - même le MS 405 (mais pas les Hurricane Mk I de la campagne de France, équipés d'ailes entoilées) - une vitesse réelle de 700 km/h en piqué, soit près de 200 m/s !

L'attaque d'une cible au sol avec un angle de piqué important par un chasseur de ce genre était donc terriblement dangereuse, ou, plus exactement, stupide : 
Une fraction de seconde d'inattention et c'était le crash. 

C'est que le facteur de charge d'une manœuvre de cette nature est fonction du carré de la vitesse : On était donc passé des 2-3 g habituels à 6 ou 8 g et sans aucune préparation  physique préalable !


Et, justement, à ce moment précis, le Nieuport 161 était le plus fin, donc le plus rapide en piqué parmi les chasseurs français : Il était donc capable de passer les 800 km/h en piqué.


A mon avis, la responsabilité de cet accident doit alors être partagée entre les décideurs qui avaient conçu cette épreuve - probablement bien des années avant - et la très grande brutalité du saut technique franchi par les bureaux d'études. 


Il eut fallu commencer par des essais de mises en piqué très progressives. 

Cela ne fut pas le cas.

Une autre hypothèse, très simple et bien plus banale, m'est venue en tête récemment (Décembre 2020). 

Chaque fois que nous lisons des textes sur le Spitfire confronté au Bf 109 E, nous nous retrouvons à lire des paroles immortelles sur l'avantage de l'injection d'essence par rapport à l'alimentation par carburateurs, qui coupent brutalement dans certains cas de g négatifs.
Nos moteurs n'utilisaient pas l'injection d'essence. 

On peut très bien imaginer que le capitaine Coffinet ait voulu rendre la main un peu trop brutalement pour terminer sa chandelle.
Dans ce cas, une coupure moteur à basse altitude pourrait expliquer la perte de contrôle irrécupérable.






Conclusion


Des accidents dus à cette difficulté de prise en compte des risques nouveaux (donc inconnus) vont aussi toucher le Messerschmitt 109, de même que les 2 monoplans de Chasse Italiens qui firent la guerre, le Fiat G 50 et le Macchi MC 200. 


Mais le IIIème Reich avait une politique infiniment plus décidée : Il fallait progresser rapidement pour être prêt à la guerre tellement désirée.


Les manœuvres Allemandes de la mi-Août 1939 en Silésie - qui préparaient l'attaque contre la Pologne - virent la chute de 13 Junkers 87 Stuka. 


Donc les Allemands pouvaient, eux aussi, donner des ordres erronés (en l'occurrence, piquer à la verticale dans les nuages alors que le plafond de ces derniers était quasiment au sol... - déduit de ce qu'a écrit Galland dans son livre, Les premiers et les derniers, chez Guy Michelet).



Dans les années 50, les débuts de l'aviation à réaction et la familiarisation avec les vitesses transsoniques auront des conséquences au moins aussi tragiques dans tous les pays créant des avions.


L'innovation implique toujours un saut dans l'inconnu, d'où la nécessité de progresser très prudemment.


Cela ne peut pas nous consoler mais à refuser tout risque, on courre d'autres graves dangers.



Le constructeur du Nieuport 161 n'avait pas de second prototype instantanément disponible (seul Emile Dewoitine avait pris cette précaution, mais c'était pour son D 513, le seul avion qu'il ait vraiment raté...).


On commanda bien 3 prototypes à Nieuport mais la construction en fut particulièrement lente. 

Une équipe motivée et dynamique aurait probablement pu récupérer les choses mais cela ne fut pas le cas, en particulier après la nationalisation et les grèves à répétition qui affectèrent particulièrement la société Loire-Nieuport, non seulement en 1936, mais aussi en 1937...


L'Armée de l'Air se résigna donc à commander 16 Morane 405 qui sortirent seulement en 1938 (désignation du prototype du MS 406 qui, lui, ne commença à sortir qu'à la toute fin de 1938).


Elle essaya aussi de sauver le Dewoitine 513 et sauva à la fois le Caudron CR 714 et les Bloch 151 ou 152 - mais avec beaucoup de retard - ce qui prouve que le Morane ne soulevait vraiment pas sa passion.


Mais elle n'a malheureusement pas sauvé le Nieuport qui, lui, pourtant, aurait entièrement changé la donne en 1939-40.





Cliquez ici pour lire la suite pour l'analyse du second accident du Nieuport 161 (uniquement matériel et sans aucun rapport avec celui-là) mais aussi pour voir comment on a si facilement escamoté les 2 accidents mortels du Morane 405 / 406








Le Nieuport 161, formidable chasseur de 1936. (Revu le 04 / 02 / 2026 *** *** *** ***)

(cick here to read this post in English)


Lorsque notre Armée de l'Air est entrée dans la guerre contre la Luftwaffe de Goering, en 1939, la victoire d'Hitler était ores et déjà quasiment actée.

Notre concours des avions de chasse de 1934 avait fixé, initialement une vitesse horizontale maximum supérieure à 400 km/h.

Voilà qui était très bizarre, puisque les meilleurs chasseurs issus du concours de 1932 atteignaient déjà cette vitesse, juste en échangeant leur moteur Hispano 12 X (690 Cv) avec un Hispano 12 Y (860 Cv).

Mais, depuis 1932, la technologie aérienne avait progressé sérieusement grace à la généralisation des trains escamotables, des dispositifs hypersustentateurs et des hélices à pas variables. 

En conséquence, les constructeurs lambda pouvaient faire voler leurs avion à au moins 450 km/h, sans que leurs avions doivent se poser à des vitesses très supérieures à celles utilisées par leurs prédécesseurs. 

On pouvait donc espérer des vitesse de 500 km/h pour les avions sortants des meilleurs bureaux d'étude.

Malgré cela, le concours de 1934 spécifiait que les nouveaux chasseurs devaient répondre aux exigences suivantes, bien en-dessous de ce qui aurait été souhaitable :

  • Dépasser 450 km/h en vitesse de pointe en vol horizontal et à 4 000 m d'altitude (c'était donc une demi-mesure);
  • Monter à 4 000 m en moins de 5 minutes et à 8 000 m en moins de 15 minutes ;
  • Avoir une autonomie de plus de 2 heures et demie à la vitesse de croisière de 320 km/h, ce qui signifiait parcourir 800 km à cette vitesse. On peut plutôt voir que cela signifie pouvoir combattre jusqu'à 300 km de ses bases.{Le Messerschmitt Bf 109 et le Spitfire Mk I avaient, eux, une autonomie maximale de 650 km, à la même vitesse de croisière, ce qui limitait leur capacité de projection à moins de 200 km de leur base d'envol. }                   
  • Disposer d'un ou 2 canons de 20 mm en plus de deux mitrailleuses de 7.5 mm.
  • Le chasseur devait avoir une structure résistant à 17 G, ce qui imposa des avions plus résistant que ceux de leurs adversaires.

Trois concurrents commencèrent à voler à l'automne 1935 : Le Morane 405, le Loire 250 et le Nieuport 160. Un concurrent allait s'ajouter en 1936, le Bloch 150, introduisant un armement considérablement plus puissant.

Bizarrement, le Nieuport, et lui seul, dut commencer ses essais avec un moteur Hispano-Suiza 12 X de 690 Cv, alors que le Morane était équipé du moteur Hispano 12 Y de 860 Cv. 

Il y avait là une étonnante anomalie que les auteurs de la littérature constatent sans jamais oser ni l'expliquer, ni la critiquer. 

Pourquoi refuser le moteur le plus puissant à Nieuport ? 

Parce que les décideurs ne voulaient absolument pas que Nieuport gagne !

{En 1939, les 3 prototypes du pauvre Morane 450, et eux seuls, récupérèrent 3 moteurs HS 12 Y 51 de 1 000 Cv, ce qui ne les empêcha pas d'être rejetés, certainement pour performances insuffisantes. 

Ces moteurs eussent été plus intéressants sur le D 520, le CAO 200, voire le Nieuport 161, tous capables de se battre contre les plus dangereux adversaires étrangers. 

Un favoritisme éhonté avait donc joué deux fois en faveur de Morane-Saulnier, ce qui est la preuve d'une corruption.

(Mais je ne sais pas qui étaient les corrupteurs ni quel était leur mobile exact.)}

Toujours est-il que, bien avant, en Juillet 1936, le gouvernement entérina la commande en série du prototype MS 405 qui était, pourtant, et de loin, le chasseur le moins performant et le plus long à fabriquer en série de tous. 

Pour l'ensemble des groupes de chasse qui en furent équipés, ce choix s'est traduit par 185 victoires payées par environ 400 Morane 406 détruits, sans compter tous nos bombardiers et avions de reconnaissances bloqués dans leurs actions guerrières, abattus, mais aussi, des forces terrestres Françaises et alliées bombardées (parce que sans défense) par des He 111 ou des Do 17 que les Morane n'arrivaient presque jamais à rattraper. 

Le Curtiss H 75, trois fois plus cher, nous inféoda aux USA dont on nous vanta la générosité.

Mais cet avion, certes bien plus manœuvrant et plus performant que le Morane, fut surclassé sans appel par le Messerschmitt 109.

C'était le pire choix possible. 

Certains des décideurs qui avaient le plus poussé à cette décision tentèrent de se justifier 34 ans après la défaite, en publiant, en 1974, le Docavia #3, Histoire des essais en vol, signé par l'ingénieur général Louis Bonte (3 ans après sa mort "accidentelle"). 


Un autre choix que celui du Morane 406 était-il possible ? 

Le choix du Morane-Saulnier MS 405 comme chasseur standard de l'Armée de l'Air avait été très sérieusement envisagé après ses essais au CEMA au Printemps 1936.

Mais l'arrivée du Nieuport 161 au CEMA, au début de l’Été, après qu'il eut enfin récupéré le moteur Hispano-Suiza 12 Y 31, avait manifestement changé la donne (voir dans la section consacrée au N 161, à partir du 6 Février 1936). 

Cet avion est bien plus long avec 9.56 m que le Morane 405/406 (8.15 m).
Il a une envergure de 11 m et une surface de 15 m².
Cela signifiait que l'allongement de la voilure valait 8.1, une valeur très élevée qui assurait à la fois une grande finesse et un bonne maniabilité.

Les performances 
réalisées par le N 161 étaient très largement supérieures à celles de tous les autres prototypes Français du moment.
Elles le plaçaient largement en tête du concours Français des avions de chasse du programme lancé en 1934. 





Nieuport 161 - prototype 02 - le canon est à sa place dans le V du moteur. Le grand allongement de la voilure est très perceptible. On constate aussi que la partie supérieure avant du capot moteur est plate comme celle du Dewoitine 520 : Elle n'épouse plus étroitement la forme des 2 bancs de cylindres comme cela se voyait  sur le LN 160.


Des performances nimbées de mystère


{Source : Les valeurs que je vais utiliser ici, sauf avis contraire, sont celles publiées dans l'étude - la plus complète, donc la meilleure à ce jour, de la première publication de l'article d'Arnaud Prudhomme sur le Nieuport 161 dans Air Magazine, n°25, Avril 2005.} 

Très curieusement, nous croyons connaître uniquement les performances du prototype 02 (maintenant publiées partout). 

On voudrait faire croire que le CEMA, qui avait réceptionné le prototype Nieuport 161-01 le 9 Mai 1936, n'avait pas fait d'analyse complète des performances de cet avion avant de l'envoyer faire ses essais d'armement ! 

Ma relecture attentive de la presse aéronautique Française parue de 1936 à 1938 montre que les performances données par Arnaud Prudhomme correspondent en tous points à celles du Nieuport 161-01 (donc de 1936)


De son côté, Louis Bonte, écrivait dans son Histoire des Essais en Vol, Docavia #3, p. 165 : "Le seul autre appareil [que le MS 405] du programme 
[de 1934] à effectuer des essais complets, fut le Nieuport 161." 
Comme, juste après, Mr. Bonte s'évertue à critiquer le Nieuport 161, il m'a fallu bien du temps pour comprendre que cette phrase se voulait élogieuse, au moins relativement (en fait, elle signifiait : il fut le seul autre chasseur à avoir réussi son examen) ! 

Les performances données dans l'article d'Arnaud Prudhomme complètent bien les valeurs publiées précédemment dans l'Album du Fanatique de l'Aviation n°22 sous la plume de Robert J. Roux puis celles données par Green et Swanborough dans leur livre : The Complete Book of Fighters (1996). 

Elles explicitent un peu la légende : "Nieuport 161, excellentes performances", d'une photo du prototype de cet avion publiée dans l'excellent livre l'Aviation de Chasse Française, 1918-1940, par Cuny et Danel, Docavia #2). 
{Phrase sibylline qui a déclenché mon travail sur cet avion depuis le 4 Janvier 2012.}


Pourtant, le prototype 01 ayant volé dès Octobre 1935, ses performances devaient obligatoirement avoir été mesurées par le constructeur, bien sûr, et sous contrôle du CEMA. 

Une lettre de commande du Nieuport et portant sur 30 chasseurs attendait la signature du Ministre de l'Air Pierre Cot à la mi-Septembre 1936. 

Mais ce politicien - très loin d'être à la hauteur de la menace Hitlérienne - manqua de courage moral. 
Rien ne lui interdisait de disposer de deux chasseurs, quitte à fournir un moteur différent pour le Morane 406 (Lorraine Sterna de 1 000 Cv voire, pourquoi pas, Rolls-Royce Merlin de 1 030 Cv).


L'étonnant escamotage de la vitesse de pointe

Pour ce prototype, le moteur utilisé était, enfin, l'Hispano-Suiza 12 Ycrs développant 860 Cv jusqu'à 3 150 m d'altitude (ce moteur sera baptisé ensuite 12 Y 31 - j'ai modifié - ce 2 Février 2022 - cette altitude parce que c'est celle publiée par Hispano-Suiza dans sa notice technique - sur le site du VG 33 de Frank Devillers). 

Les vitesses maximales par tranche de 1 000 m d'altitude étaient :
  • 398 km/h au niveau de la mer, 
  • 416 km/h à   1 000 m,      (+ 18 km/h)
  • 435 km/h à   2 000 m,      (+ 17 km/h)
  • 456 km/h à   3 000 m,      (+ 21 km/h)
  • 478 km/h à   4 000 m,      (+ 22 km/h)
  • 474 km/h à   5 000 m,      (-   4 km/h, valeur bizarre)
  • 470 km/h à   6 000 m,      (-   4 km/h, Re...),
  • 458 km/h à   7 000 m,      (-  12 km/h),
  • 443 km/h à   8 000 m,      (-  13 km/h),
  • 426 km/h à   9 000 m,      (-   23 km/h),
  • 398 km/h à 10 000 m,      (-   28 km/h)
  • 360 km/h à 11 000 m,      (-   38 km/h),
  • 325 km/h à 11 250 m,      (-   35 km/h). 
A 11 000 m, l'avion montait encore à 0.5 m/s, soit environ 30 m/min ou encore 100 ft/min, ce qui est justement la définition "légale" actuelle du plafond pratique. 

Le plafond théorique du Nieuport 161-01 de 1936 était de 11 250 m et il y démontrait encore une vitesse de 325 km/h (1 000 m au dessus du plafond du Messerschmitt Bf 109 E de 1940, et plus de 2 000 m au dessus du plafond du Morane 406 !). 

Mais aucune de ces vitesses ne pouvait être la vitesse de pointe réelle qu'il faudrait comparer avec, par exemple, les 505 km/h du Hurricane K 5083 ou les 473 km/h du Messerschmitt 109 V1.

Vous vous demandez quand je finirai par vous livrer la vraie vitesse de pointe ? 

En fait, la vitesse obtenue en 1936 aurait 
déjà dû valoir au Nieuport d'être directement commandé officiellement en tant que chasseur standard Français dès cette année-là.

Cet avion volait nettement plus vite que tous ses rivaux, il avait une autonomie supérieure et il montait considérablement plus vite que tous ses adversaires potentiels (étrangers).

La presse des années 30 explicite cela clairement, je le décris dans mon article de Juin 2016 qui concerne le match MS 405 / Nieuport 161, vus par la presse de l'époque. 

En début 1938, ces performances permettaient aux observateurs de l'époque de dire que le Nieuport 161 était le chasseur Français le plus efficace.

Arnaud Prudhomme a affiché, en haut de son tableau récapitulatif des performances du Nieuport 161 et à l'intérieur du plan 3 vues (donc à la sauvette) une vitesse maximale de 496 km/h, sans mentionner à quelle altitude elle était obtenue, ni avec quel prototype, et c'est très dommage. 

J'avais, jusqu'à la fin 2015, 2 hypothèses alternatives : 
  • Soit les 496 km/h correspondaient à une vitesse mesurée au début des essais, en 1936, et, l'adjonction d'un mât anti-capotage après l'accident de Septembre 1936 avait entraîné une perte de 18 km/h en vitesse de pointe.
  • Soit ces 496 km/h avaient été obtenus tardivement, avec le prototype 03 de 1938 après avoir reçu d'importants affinement aérodynamiques.
La plus haute vitesse publiée "officiellement" après-guerre, dans les publications du XXème siècle, fut celle de 478 km/h obtenus à 4 000 m en 1936 (la très sérieuse L'Aéronautique donnait 480 km/h). 

Pourtant, de nombreux faits confirment qu'elle était plus proche de 490 km/h. 

Cette fourchette de vitesses, je l'ai aussi obtenue par raisonnement physique parce qu'elle n'apparaît pas directement, comme lorsque l'on vous livre normalement la vitesse d'un avion.

C'est une anomalie car, vues les caractéristiques du moteur, la meilleure vitesse aurait dû être atteinte,
 au grand minimum, 500 m plus haut. 

Cette vitesse maximale publiée de 478 km/h à 4 000 m est donc obligatoirement inférieure de l'ordre de 5 à 12 km/h au maximum réellement atteint par ce chasseur.

Pour moi, le maintien intensionnel de ce brouillard est grave. 
On nous abreuve en permanence d'une notion rutilante : La démocratie
Mais la démocratie (pouvoir exercé par le peuple) implique que le dit-peuple doit recevoir une information complète et instantanée.
Après la guerre, les pilote de chasse ayant survécu commencèrent à donner au compte goutte leurs souvenir. 
Il fut alors évident que notre "merveilleux MS 406" avait été un grave échec technique et industriel.
Mais nos revues essayent toujours de faire oublier cette réalité.

Elles recopient religieusement la valeur de 486 km/h (vitesse jamais atteinte par le MS 406 dans sa configuration standard) et la vitesse de 478 km/h pour le Nieuport 161 telle quelle dans toutes les publications sans jamais prendre en compte les 496 km/h de la fiche OFEMA)
En la comparant aux soi-disant 486 km/h du MS 406, les innocents croyaient que le Nieuport était le plus lent des deux ! Que nenni !


La chasse à la vitesse de pointe du Nieuport 161

En effet, lorsqu'un compresseur rétablit la puissance d'un moteur jusqu'à 3 150 m, c'est environ 1 300 m plus haut, au moins, que la vitesse maximale est atteinte, et pas seulement 850 m plus haut. 

Ainsi que le montre mon diagramme vitesse / altitude pour le prototype de chasseur Dewoitine 510, de 100 km/h moins rapide, cet autre avion, équipé d'un moteur HS 12 Ycrs strictement identique, obtenait sa meilleure vitesse à 4 850 m, donc 1 700 m plus haut que l'altitude barométrique obtenue au laboratoire, que ce soit au Centre d'Essai des Propulseurs de Saclay ou chez Hispano-Suiza, à Colombes. 

Le gain de vitesse 
par le D 510 par rapport aux 373 km/h obtenus à 3 150 m est de 29 km/h, soit un gain moyen supérieur à 1.7 km/h pour chaque tranche de 100 m gagnée en altitude. 
Le gain entre la vitesse de 386 km/h à 4000 m et celle de 402 km/h à 4 800 m est de 16 km/h, soit 1.6 km/h par 100 m. Il n'est  donc pas du tout négligeable.
Ceci est dû, d'abord, à la vitesse de l'avion sur sa trajectoire qui induit une compression supplémentaire dans les entrées d'air alimentant le compresseur, et, ensuite à la baisse de la température de l'air en altitude qui permet d'augmenter la quantité de gaz dans les cylindres (merci Alain Breton !). 


On doit donc situer l'altitude de meilleure vitesse (au moins) entre 4 500 m et 4 800 m, ce qui permet de penser que la vitesse de pointe réelle du Nieuport 161-01 était proche de 490 km/h (comprise entre 485 km/h à 4 500 m et 495 km/h à 4 900 m). 

Comme je l'ai publié dans un autre article (Morane-Saulnier 406 : le moteur est innocent votre honneur !), pour que le MS 406 approche une telle vitesse, il eut fallu qu'il soit équipé d'un moteur 12 Y 51 de 1 000 CV dont Hispano-Suiza n'a livré les prototypes qu'en Juin 1939 (en particulier pour le Morane 450).

Un avocat des maîtres du CEMA pourrait objecter que les 478 km/h, mesurés à 4 000 m seulement, devait traduire une mauvaise conception des entrées d'air du compresseur qui auraient de ce fait entraîné un déficit de puissance du moteur. 

Dans ce cas, il faudrait alors que ce même avocat (totalement imaginaire) nous explique pourquoi la meilleure vitesse de montée instantanée, notée par le pilote d'essai Pierre Nadot, coïncidait justement avec le passage des 4 000 m (13.6 m/s).

Par ailleurs, la vitesse à 6 000 m était encore de 470 km/h. 


Peut-on croire que, 2 000 m plus haut que l'altitude de la soi-disant vitesse de pointe, cet avion aurait 
seulement perdu 8 km/h ?

Lors de l'essai du Dewoitine 520-02 en Automne 1939, équipé soi-disant du même moteur, la vitesse maximale fut obtenue à 5 200 m et, à 7 000 m, 1 800 m plus haut, elle avait chuté déjà de presque 20 km/h.


Un mécanisme de désinformation très classique

En réalité, la publication généralisée de 478 km/h à 4 000 m comme vitesse de pointe du Nieuport n'avait rien d'innocent. 

Dans l'Egypte des Pharaons, il y a 4 000 ans, on effaçait systématiquement le nom et les exploits des grands personnages tombés en disgrâce (par exemple, pour le pharaon Akhénaton). 

Avant la guerre, le CEMA avait empêché le Nieuport 161 de participer à toutes les fêtes aériennes du 14 Juillet.
Après la défaite de 1940, des personnages ont voulu faire disparaître la vitesse de pointe réelle du Nieuport 161 (comme, d'ailleurs, toutes ses autres performances) pour que personne ne puisse contester le choix final du chasseur Morane-Saulnier 405 (alors devenu MS 406). 

Une fois ceci admis, l'ingénieur Bonte pouvait
 - en tant que personnage-clef au CEMA - se permettre de dire que les performances du Morane étaient équivalentes à celles du Nieuport. 
Mais c'était un pur mensonge.
Il est à noter que le premier article qui m'a informé de l'existence du Ni 161 a été publié après la mise à la retraite d'office de Mr. Bonte par le Président Pompidou (1970).

{Parenthèse : Lorsque les Britanniques essayèrent le Dewoitine 510 qu'ils avaient acheté, ils en publièrent une vitesse de pointe de seulement 370 km/h alors que le prototype de cet avion, vernis, parfaitement au point et encore vierge des rajouts que l'état-major de l'Armée de l'Air n'allait pas manquer de lui infliger, avait démontré 402 km/h.
Les avions de série volaient, eux, entre 387 et 393 km/h, donc environ 20 km/h plus vite. 

La vitesse du D 510 Britannique avait été mesurée un peu en-dessous de 4 000 m, donc le compresseur ne fonctionnait pas normalement. 

Mais les Anglais avaient certainement un objectif commercial : Il leur était aisé, alors, de dire que leurs chasseurs biplans Hawker Fury II étaient d'une rapidité équivalente - 360 km/h - mais qu'ils 
aient été bien plus manœuvrants. C'était juste du commerce !}

L'évolution du Nieuport 161 

Les 496 km/h à 4 000 m d'altitude (encore une fois) n'ont été obtenus, fin 1938, que par le dernier des 3 prototypes, après un affinement évident de la proue lorsque l'on observe les photos du N 161-03 :
  • Les multiples prises d'air avaient été regroupées en une seule (qui se re-divisait ensuite). Cette prise d'air, en faisant saillie en amont du fuselage, éliminait le gros de la couche limite.
  • Cette prise d'air commune située plus bas que les anciennes prises dispersées sur la proue, était dès lors alimentée par la partie la plus efficace de l'air accéléré par l'hélice (parce que dotée ici de la plus grande vitesse sur sa trajectoire), ce qui avait permis d'en limiter la surface.
  • Cette disposition était quasi-identique à celle employée sur le CAO 200.
  • Les carénages externes des blocs de cylindres du moteur Hispano-Suiza avaient fusionné à l'image de ce que l'on voit sur le Dewoitine 520.

Mais la vitesse de pointe réelle devait être nettement supérieure à 500 km/h pour les raison avancées précédemment, donc elle était très comparable à celle du prototype K5083 du Hurricane.
Dans tous les cas, le Nieuport 161 n'aurait donc éprouvé aucune difficulté à escorter les bombardiers LéO 451 ou même les Potez 63-11 de reconnaissance dont tous les témoignages des acteurs de la guerre confirment qu'ils volaient bien trop vite pour les Morane !

La masse à vide du Nieuport - pour les publications antérieures à celle de l'article d'Arnaud Prudhomme de 2005 - était de 1 748 kg et la masse au décollage était de 2 278 kg. 

Cela assurait une charge au m² de 152 kg / m² et une charge au cheval de 2.65 kg / Ch.

Dans la publication d'Arnaud Prudhomme, la masse à vide est annoncée pour 1 915 kg et la masse au décollage est annoncée pour 2 445 kg.

C'est plus important qu'il n'y paraît pour comprendre bien des données car si l'avion est plus lourd que prévu, il va perdre de la vitesse, ceci résultant de l'obligation, pour le pilote, de maintenir l'avion à une assiette un peu plus cabrée (générant ainsi une traînée parasite) pour éviter de perdre de l'altitude. 

La masse de carburant, publiée pour 315 kg, serait correcte pour un réservoir de 420 litres mais trop élevée pour le réservoir unanimement défini comme contenant 360 litres d'essence à 85° d'octane (de masse volumique 0.75, ce qui signifie une masse d'essence de 270 kg).

Cependant, la lecture des journaux Aéronautiques Français de l'époque montre que la masse de lubrifiant était additionnée (numériquement) avec celle de l'essence. 

Le moteur Hispano 12 Y 31 avait besoin de 38 litres de lubrifiant, probablement de l'huile de ricin de masse volumique 0.95, on peut donc ajouter 36 kg au 270 kg de carburant.

Donc la masse de carburant perd 10 kg, nous ramenant la masse au décollage à 2435 kg.

Tel quel, cela donnerait une charge alaire de 162 kg /m² et une charge au cheval de 2.83 (des valeurs proches - mais inférieures - à celles du D 520 de série).

Mais la masse à vide aurait pris environ 200 kg, ce qui a, malgré tout, de quoi surprendre. 

J'avais oublié le fameux pylône anti-capotage que les bonnes âmes du CEMA avait imposé de monter sur le N 161. 

Un tel objet, pour jouer ce rôle, doit être particulièrement résistant et lié très solidement à la structure de l'avion. 

Sa masse était certainement très largement supérieure à 60 kg (la masse d'une simple crosse d'appontage).

{Je ne conteste pas du tout que ces valeurs de masse se trouvent dans les documents du CEMA, mais, à cette époque bizarre, les décideurs de ce service n'avaient aucun respect pour la Vérité. 

Jacques Lecarme avouait dans l'Histoire des Essais en Vol qu'il s'était "arrangé" pour que le bombardier de nuit LéO 208 - qu'il jugeait mal construit - ne fasse jamais ses meilleures performances. 


Bien plus récemment, la revue Avions a publié, il y a quelques années, comment le biplan de chasse SPAD 510 fut à la fois affublé, à tort, de performances inférieures de 22 km/h (6%) à sa vitesse réelle et d'une réputation d'avion dangereux qui disparurent comme par enchantement lorsque
 le général Denain, Ministre de l'air, vint en personne à Villacoublay vérifier les choses. }


Quelle pouvait donc être la masse à vide du Nieuport ?

Il existe un moyen de trancher : La masse à vide de 2 100 kg du Loire-Nieuport 401, chasseur-bombardier aéronaval (en fait, un Nieuport 161 doté d'une aile d'une surface de 24.75 m², soit une augmentation de 65% par rapport au chasseur).
[source : L'excellent ouvrage d'Arnaud Prudhomme : Les Bombardiers en Piqué Loire Nieuport, TMA, 2005]

Pour avoir une idée de la masse de l'aile, nous savons que l'aile du D.520-01, de technologie très proche de celle du Nieuport 
(monocoque intégral en duralumin à revêtement travaillant) et dont la surface était de 16 m², pesait 422 kg. 

Il paraît réaliste d'imaginer que celle du LN 401 ait pesé environ 650 kg (soit 250 kg d'excédent par rapport à celle du D 520).

Cette dernière voilure comportait en outre un système de repliage des ailes et un atterrisseur renforcé à la fois pour tenir compte d'une masse au décollage de l'avion de 600 kg plus forte, des contraintes d'appontage et de celles liées à son nouveau rôle d'aérofrein. 

Cet atterrisseur avait donc de bonnes chances d'être de l'ordre de 2 fois plus lourd que celui du Nieuport 161.

Cela devait se traduire par environ 50 kg de surpoids.

Par ailleurs, le fuselage avait forcément été renforcé pour tenir compte des efforts liés à l'accrochage des brins d'arrêt.

Cela ne pouvait qu'entrainer une augmentation de masse non négligeable.

A cela se rajoutait l'inévitable crosse d'appontage (60 kg), un radiateur supplémentaire, car  l'avion étant moins puissant et traînant plus, volait moins vite, donc refroidissait moins bien. 

Il faut ajouter aussi les systèmes permettant d'éviter la submersion en cas d'amerrissage forcé (de l'ordre de 50 kg).

Cela amènerait le surpoids du bombardier à ~400 kg, ce qui ramènerait la masse à vide du chasseur Nieuport 161 très près de la valeur publiée autrefois, donc près des 1750 kg.


Pour confirmer l'ordre de grandeur des différences de masse à vide, la différence entre le Spitfire Mk Vc et le Seafire Mk III était justement de 400 kg, en gardant pourtant strictement la même voilure.

Je pense donc que la valeur ancienne de 1 750 kg était vraiment la bonne.



Une vitesse ascensionnelle exceptionnelle


Par ailleurs, la vitesse de montée en altitude, si importante pour le combat aérien, était exceptionnelle, même encore en 1940. 
Les données sont théoriquement celles du prototype 02 (en fait, elles sont identiques à celles relevées dans la presse de 1937 pour le prototype 01).

Sa valeur moyenne était supérieure à 13.2 m/s du sol à 4 000 m. 

Cela donnait :
  •   1 000 m en  1' 16",         (les derniers 1 000 m à 13.2 m/s),
  •   2 000 m en  2' 30"         (les derniers 1 000 m à 13.5 m/s),
  •   3 000 m en  3' 44"         (les derniers 1 000 m à 13.5 m/s) 
  •   4 000 m en  4' 58"  (les derniers 1 000 m à 13.5 m/s mais 13.4 m/s depuis le décollage)

Le Curtiss P 40 E (1942) montait à 4 600 m en 6' 15" (soit 12,3 m/s depuis le décollage)

Le Hurricane Mk I (Mai-Juin 1940) montait à la même altitude de 6' 30"
  •   5 000 m en  6' 17"        (les derniers 1 000 m à  12.7 m/s mais 13.3 m/s depuis le décollage)
Le Morane 450 de 1 000 Cv montait (officiellement) à 5 000 m en 6' 47" et culminait à 10 000 m..
.
  •   6 000 m en  7' 49"        (les derniers 1 000 m à  10.9 m/s)
Le Messerschmitt 109 E (1940) montait à 6 000 m en 8' 16" (soit 12,1 m/s depuis le décollage)

  •  7 000 m en  9' 41"        (les derniers  1 000 m à    8.9 m/s),
Ce temps est meilleur que les 11' 07" du Curtiss H 75 et surtout que les 18' du MS 406 !

    •   8 000 m en 12' 03"       (les derniers 1 000 m à    7.0 m/s) 
    Ce temps est identique à celui du Spitfire Mk I bis de la Bataille d'Angleterre (hélice Rotol + moteur de 1 300 Cv pendant 5' !)


    •   9 000 m en 15' 19"       (les derniers 1 000 m à   5.1 m/s)
    • 10 000 m en 20' 32"       (les derniers 1 000 m à   3.2 m/s), 
    • 11 000 m, plafond pratique, en 34'30"  (les derniers 1 000 m à 1.2 m/s).
    Ces valeurs sont parfaitement compatibles avec la charge au cheval de 2.65 kg / Cv.

    C'étaient d'excellentes valeurs, insurpassées par les avions opérationnels de toutes les puissances belligérantes jusqu'au Printemps 1941 (sortie du Bf 109 F et du MIG 3).

    En 1936, également : 
    • le tout premier prototype du Spitfire, K 5054, avec des hélices à pas fixe, et sans arme, montait à :
      • 15 000 ft (4 600 m) en   5' 42"  
      • 30 000 ft (9 100 m) en 17' 00". 
    • J'imagine que ces valeurs n'ont pas été obtenus avec la même hélice qui assurait une vitesse de pointe de 560 km/h.
      • 20 000 ft ( 6 050 m) en 11' 24" 
      • 30 000 ft ( 9 100 m) en 23' 48".
             Ce Spitfire volait 366 mph, soit 590 km/h à 20 000'. 
             Il fut la base des "Cottonised Spit" .
    • Seul le Macchi MC 200 montait aussi vite que le Ni 161 :
      • 6 000 m en 7' 33"... 
    Mais avec un plafond inférieur à 9 000 m. Cette qualité se payait en outre par un rayon d'action très limité.

    On doit cependant considérer l'état encore très moyen de la mise au point du Nieuport en 1936, en particulier, son hélice Ratier automatique avait une excursion angulaire du pas réduite à seulement 10° 

    Du fait que le MS 406 de série montait à 7 000 m d'altitude en 18', il lui fallait nécessairement 
    entre 22 et 24 minutes pour atteindre 8 000 m que le Curtiss H 75 atteignait en 15'. 
    Vous avez noté que le temps pour 7 000 m du Ni 161 était pratiquement la moitié de celui du Morane !

    Même sans mise au point supplémentaire, et tel qu'il était initialement en Juillet 1936, le Nieuport 161 aurait été mortel pour tous les bombardiers Allemands.

    Bien mieux, il aurait donné beaucoup de fil à retordre aux Messerschmitt 109 E, parce qu'il les aurait entièrement dominé sur le plan vertical.

    Le Nieuport 161 était vraiment le seul prototype Français de cette époque à atteindre ou dépasser nettement toutes les exigences du programme qui lui avait donné naissance.



    Les Britanniques étaient tellement persuadés de sa victoire qu'ils en commercialisèrent une maquette volante à moteur à élastique en 1938 (peu ressemblante, malheureusement, mais une meilleure version en existe). 


    Plus de cinquante ans plus tard, William Green écrivait dans the complete book of fighters : "the LN 161 showed considerable promise and was the favored contender for the Armée de l’Air orders...". 


    La commande de 30 exemplaires était donc intégralement justifiée.

     
    Très Mauvais Esprit 

    J'ai découvert le Nieuport 161 lorsque j'ai acheté L'Album du Fanatique de l'Aviation #22 de Mai 1971, où il trônait en page 8. 
    Il m'avait intéressé, mais, sans plus (j'en ai construit un maquette planante qui planait très bien). 

    Lorsque j'ai acheté L'Aviation De Chasse Française 1918 - 1940 de J. Cuny et R. Danel, Docavia 2,  sorti en 1973, j'ai découvert les légendes de figures qui suggérait que cet avion était remarquable.  

    La série des Icare sur la Bataille de France me démontra que le Morane 406 n'avait  jamais été un chasseur digne de ce nom. 

    Bien plus tard, alors qu'il était encore possible de consulter les archives de Flight Global, je vis que nos alliés n'avaient jamais été abusés par le MS 406. 

    J'avais lu l'histoire des essais en vol de Louis Bonte. 
    J'ai compris alors que ce livre avait juste été un plaidoyer pour justifier sa commande du MS 406 (mais aussi sa commande du Lioré 451).

    Récemment, j'ai compris que la parole des acteurs d'avant-guerre s'était libérée après la mort  accidentelle de l'ingénieur Général Louis Bonte, le 1er Juin 1971.

    Cela signifie qu'il avait joué, par son autorité dictatoriale, un rôle dans ce choix et dans l'omerta qui suivit sur ces faits navrants. 

    En tant que simple citoyen, j'aurais aimé qu'il nous explique ses vraies motivations (ou, autrement, quelle puissance l'avait influencé).

    Ce qui est intéressant, néanmoins, c'est que après la fin de cette guerre, il a joué un rôle plutôt positif en poussant Dassault. 
    Comprenne qui pourra.

    Un accident dramatique pour la France et tellement bienvenu pour le IIIème Reich...

    Un accident mortel a interrompu cette histoire si bien commencée. 

    Cet accident provoqua certes la mort un pilote d'essai, mais la décision qu'il a entraîné - l'abandon du Nieuport et la commande du Morane 405 - a eu des conséquences bien plus graves et a entraîné la mort de beaucoup plus de pilotes et de soldats Français et Alliés, d'autant plus que cette décision d'abandon n'était fondée sur aucun défaut de l'avion mais sur le sentiment de donneurs d'ordres de haut rang bizarrement incompétents.

    La commande prévue de 30 avions Nieuport est à comparer avec les 16 exemplaires commandés 3 mois plus tard à Morane-Saulnier. 

    Commandé à la place du MS 406 et au même moment, il en serait sorti environ 400 à l'Eté 1938. Les Allemands n'auraient eu aucun avantage sur nous.

    Si le N 161 avait tenu le front, les aviateurs Allemands auraient eu plus de problèmes :
    • Les Do 215 de reconnaissance auraient eu beaucoup de mal à revenir chez eux avec leur cargaison de photos,  Donc l'Armée Allemande n'aurait pas eu une image précise de sa propre situation tactique.
    • Leurs bombardiers standards n'auraient pratiquement jamais pu échapper à leurs poursuivants Français. Donc il n'est pas du tout ridicule d'imaginer que leurs pertes aux premiers jours de leur offensive auraient été doublés voir triplées.(en Mai 1940, bien davantage à la fin 1938).
    • La Jagdwaffe aurait été incapable de s'évader vers le haut dans les combats tournoyants. Les pertes en Bf 109 auraient été insupportables, surtout si les Allemands avaient été privés de connaissance sur nos chasseurs.
    • Par conséquence de ce qui précède, nos avions espions (Potez 637) auraient ramenés plus facilement les photos de leurs reconnaissances. Nos généraux auraient eu une meilleure connaissance de la balance tactique ouverte devant eux.
    • Evidemment, nos bombardiers auraient pu attaquer les cibles dangereuses pour notre pays, les divisions blindés, par exemple !

    L'Histoire de l'Europe a donc basculé ce 22 Septembre 1936, parce que, en pleine Paix, la France avait déjà perdu la maîtrise de son ciel et que cela a facilité considérablement la percée de Guderian à Sedan, à qui ses supérieurs disaient, avec effarement : "Vos opérations tiennent toujours par des fils de soie".



    {Parenthèse pour passionnés : Il y a eu 2 désignations pour cet avion - Nieuport 161 et Loire-Nieuport 161 - parce que la société qui possédait le bureau d'études Nieuport possédait également le bureau d'étude Loire, lequel avait présenté un autre chasseur, le Loire 250. 
    Mais un avionneur ne pouvait présenter qu'un seul prototype et le Nieuport fut choisi unanimement par la réunion des décideurs et des pilotes de Loire-Nieuport. }





    Cliquez ici pour savoir comment ce malheureux accident a été (volontairement ?) mal interprété pour favoriser le choix du Morane 406.

    Cliquez ici pour comprendre pourquoi la supériorité tactique du Nieuport 161 comme sa capacité de développement imposaient de le fabriquer en grande série dès 1936.

    Cliquez ici pour une analyse de 3 autres accidents, un pseudo-accident du Nieuport 161-02 (pilote indemne, avion réformé), deux des Morane 405-01 et 02 (tous les deux mortels).

    Cliquez ici pour l'analyse de ce que la Presse Aéronautique des années 1936 à 1938 disait à la fois du Morane-Saulnier 405 et du Nieuport 161.
    Cliquez ici pour voir les performances du dernier modèle du Nieuport 161 en fin 1938 et ce que le pilote Michel Détroyat disait de ses qualités de vol.

    ou

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    [1] The complete book of fighters, 1996