vendredi 10 février 2012

Comment un artiste peintre passa de l'artillerie à la photo aérienne entre 1914 et 1918 (complété)

André Delpey, mon grand-père, était un homme frêle, discret, très cultivé, infatigable et, ce qui détonerait aujourd'hui, d'une exquise courtoisie.

A 5 ans, il avait été témoin de l'enterrement de Victor Hugo, au milieu d'une foule de deux millions de personnes. Il m'a appris à regarder, à observer et, surtout, à voir ce qu'il y a de beau dans le monde.

Plus j'avance dans ma vie, plus je pense qu'il m'a donné une clé essentielle du bonheur. 

Quand j'entends que les Français constituent le peuple le plus pessimiste de la planète Terre, cela ne peut que me conforter dans l'idée que mes contemporains ont été bien mal formés et éduqués. 

Bien sûr, la Vie, en soi, n'a pas pour vocation de faire tomber du ciel tout ce que chacun souhaite. 

Certains pensent que nous vivons une période épouvantable : veulent-ils revivre le mortel mois de Septembre 1914 ? ou l'hiver de 1709  qui tua, par le froid,  630 000 personnes ?

Non, ce n'était sûrement pas mieux avant, mais nous avons oblitéré le souvenir de ce que nos ancêtres ont si souvent répété.

Né en 1880, André avait fait son service dans la division de fer, près de Nancy. 

Une histoire qu'il me racontait sans que je la comprenne vraiment quand j'avais huit ans m'a permis de comprendre, bien plus tard, que ses camarades et lui y utilisaient encore le fusil Chassepot à aiguille, dont les cartouches n'étaient pas métalliques et étaient donc sensibles à l'humidité. 

Mais après un an passé à faire des marches de 70 km avec le barda complet sur le dos, apparemment jugé trop fragile (!), il fut renvoyé dans ses foyers.

Voulant être artiste peintre, il a fait l'école des Beaux Arts sous la direction de Jean-Paul Laurens, ce qui a un lien avec la suite de l'histoire.


la guerre d'un "téléphoniste"


Quand la guerre démarre, le 2 Août 1914, mon grand père a 34 ans et il est jeune marié. 

Cette suite, essentiellement militaire, je peux la raconter parce que mes souvenirs personnels de nos conversations sont étayés par les lettres qu'il a envoyées pendant toute la Grande Guerre à ma grand-mère Marguerite. 

Celle-ci enseignait le dessin dans un célèbre lycée de filles parisien qui avait assez rapidement été évacué dans une ville située plus au Sud-Est de Paris. 

Comme il aimait sa femme, André ne lui racontait pas les atrocités de la guerre, il s'efforçait de lui montrer ce qu'il avait vu de noble, voire de beau.


Mobilisé, probablement un peu plus tard que les gens plus jeunes, il fut, à ma connaissance tout au moins, affecté d'emblée à une batterie de canons de 75mm. 

Ce canon pouvait tirer avec une cadence considérable pour l'époque (15 coups/minute en moyenne, jusqu'à trente en cas d'urgence par des gens très entraînés, ce qui devint très vite la norme pendant ce conflit). 

Il permettait ainsi de bloquer les innombrables vagues d'assauts Allemandes.


André va d'abord jouer, pendant deux ans, le rôle de téléphoniste, ce que l'on peut traduire par réparateur des fils téléphoniques entre un observatoire et la batterie qui utilise ses renseignements. 

Ces fils, en tout cas dans cette batterie, sont fixées sur des perches de 3m de haut. Malgré cela, ils sont sans cesse coupés par des explosions d'obus qui arrivent de manière quasiment jointive pour anéantir les soldats occupants les tranchées. 

Les risques sont énormes parce que les tirs recommencent souvent au même endroit et, qu'en dehors des trous d'obus de gros calibre, il n'y a aucune possibilité de s'abriter. 

Comme mon grand-père est mort en Juin 1964, j'en conclus que sa minceur, sa relativement petite taille et donc sa légèreté, lui ont donné un avantage décisif en rapidité et en furtivité. Par ailleurs, très habile de ses mains, il n'avait aucune raison de s'attarder outre mesure dans la zone dangereuse.


Mais il est aussi, à l'occasion, servant de l'un des canons. Comme les obus ne vont pas vraiment très loin, les batteries sont rarement éloignées de plus de 6 kilomètres de leurs cibles. Cela rend nos batteries vulnérables aux tirs de contre-batterie des Allemands qui vont très vite employer des obus à gaz toxiques. 


Les gaz asphyxiants sont une arme de lâche que je hais profondément. 

Mais si André en a souffert, il a eu de la "chance" la première fois (les autres fois, il disposait d'un masque à gaz). Il souffrait d'une sinusite assez forte. Le gaz toxique a eu deux effets. Dans l'immédiat, il a guéri sa sinusite. 

Mais un peu plus tard, André s'est rendu compte que son odorat avait presque entièrement disparu. Il a commencé à le retrouver au début des années 50, j'en ai été le témoin en 1953 lorsqu'il eut la joie de pouvoir humer le parfum d'une rose près de Vétheuil !


L'observatoire, quand j'en parle, était l'observatoire d'un moment. Une fois repéré, il était aussitôt détruit par l'artillerie ennemie. Là où était mon grand père, on avait vite compris l'intérêt du camouflage.

Ainsi, on utilisait un faux tronc d'arbre en béton peint, ou, une autre fois, un cheval étant mort non loin des lignes ennemies, on fit réaliser un faux cheval mort en béton qui fut substitué au vrai pour y placer un observateur. 

Dans ce cas, il fallait bien sûr que l'accès soit souterrain, donc il fallait une sape. J'ai du mal à imaginer les conditions de travail de l'observateur...

Justement, le poste d'observation était tenu par des sous-officiers ou des officiers. 

Et André, quand il était à l'observatoire, était sous terre pour s'occuper du téléphone, c'est à dire établir la communication et retransmettre ce que disaient le ou les observateurs.



Les choses ont changé après que mon grand père ait été employé en tant qu'observateur, probablement à cause de l'indisposition d'un des sous-officiers. 

Mais, tout aussi bien, un officier qui le voyait dessiner à tout bout de champ, a pu penser que cela pouvait se transformer en avantage.

André est revenu de son observation avec un croquis fidèle de ce qu'il a vu. La confrontation de sa vision précise établie depuis l'observatoire avec les cartes d'état-major a permis aux officiers et gradés de discuter beaucoup plus facilement au niveau tactique.


Il aura quand même fallu 2 années de guerre pour que l'on s'aperçoive de l'atout que représentait un aussi merveilleux observateur...


Collection personnelle de l'auteur - type de représentation que mon grand-père ramenait de l'observatoire de sa batterie de 75mm - On distingue les maisons d'un village au second plan, derrière la ligne de piquets

Cela ne dure pas longtemps, le 19 Octobre 1916, il va à l'état-major de l'artillerie pour renseigner les cartes en terme d'emplacements de batterie, de postes de commandement, d'abris, etc.

Il doit avoir très bien fait ce travail puisqu'il est appelé à en faire sa nouvelle spécialité le 21 Novembre 1916.


transfert au service de la MF 22, escadrille de reconnaissance 


Mais les choses changent encore une fois puis qu'il repart 3 semaines plus tard, le 12 Décembre 1916, pour servir au sein d'une escadrille d'observation (MF 22) équipée de biplans Farman MF 40 (à l'époque appelés "cage à poule").

Son travail consiste désormais à interpréter les photos aériennes.

Collection personnelle de l'auteur - Farman MF 40 au dessus de la zone de combat

Il est étonnant qu'on ne lui ait pas donné son baptême de l'air dès ce moment-là, car pour interpréter une photo, mieux vaut avoir été confronté à la réalité du terrain. 

Mais il est possible que les risques de confrontation avec la chasse aient été trop élevés.


Collection personnelle de l'auteur - photo aérienne d'un système de tranchées prise le matin du 24 juin 1917 
depuis 2000 m d'altitude les Allemands sont en haut (à peu près au Nord), les Français en bas
On constate que les tranchées Allemandes sont construites avec beaucoup de soin et qu'elles sont globalement plus larges et plus structurées que les tranchées Française dont la première ligne paraît en mauvais état.

Collection personnelle de l'auteur - croquis d'interprétation de la photo aérienne précédente
André insiste sur l'apparition d'une tranchée nouvelle et d'un lanceur de mines au point 131
MT : mitrailleuse ; MW : lanceur de mines (Minen Werfer)

On ne comprend bien que ce que l'on touche du doigt sous autant d'angles qu'il est possible d'en trouver. 

Il est assez difficile de tout comprendre par des vues verticales de ce qui est en dessous.


Collection personnelle de l'auteur - Photo oblique datant du 18 Février 1917 prise à 300 m au dessus du sol
Elle montre les tranchées en train de subir un bombardement


Evidemment, les aérodromes de l'époque ne sont pas directement au contact de l'artillerie ennemie (sauf l'artillerie lourde) et l'aviation Française possède la maîtrise du ciel. 
Donc les risques sont moindres. 

Mais les avions Allemands existent toujours. La preuve :

Collection personnelle de l'auteur - Chasseur Allemand Albatross vu par un avion d'observation
Français... qui a eu la chance d'en revenir

Il y a en conséquence de nombreux combats aériens et notre chasse y joue un rôle admirable : André éprouve en conséquence une grande affection pour les petits Bébé Nieuport (qui sont à peine plus lourds que nos ULM et souvent moins puissants) - il en fera une maquette que j'aurais bien aimé voir, mais qui a disparu bien avant que je sois en situation de l'admirer - et une grande admiration pour leurs pilotes. 

Peut-être l'a-t-il construite en pensant au petit bébé qui va bientôt naître loin du front ? Mais ce bébé sera une fille, ma mère, et elle aura une sainte horreur des avions toute sa vie...


Collection personnelle de l'auteur - "Bébé" Nieuport 17 devant un Bessonneau

Le 2 septembre 1917, après 3 ans de bons et loyaux services de guerre, il est promu caporal.

Il va enfin monter dans un avion pour son baptême de l'air. 

Il est assis à l'avant, à la place du mitrailleur/observateur. 

Ce qu'il m'en a raconté, c'est la puissance du vent reçu en pleine figure dont il sent qu'il lui déforme le visage. 

Evidemment, il n'y a pas de pare-brise et même si le MF 40 est un avion lent (il volait en croisière à 120 km/h), le vent relatif est du niveau d'une véritable tempête. 


Comme ce baptême se situe au dessus des lignes et dure 45 minutes sur tout le front du corps d'armée, André ne peut alors s'empêcher d'observer et d'identifier les lignes ennemies qu'il a déjà beaucoup vues sur les photos. 

Les couleurs l'intéressent, mais il prend surtout conscience de l'évolution très rapide du travail des soldats Allemands. 


Les prises de vue obliques sont rares, l'altitude en étant, semble-t-il, moins élevée et les risques de balles de fusils venant du sol bien plus importants (il est probable que l'on maîtrisait mal les optiques à longues focales qui auraient permis d'obtenir de bonnes vues obliques sans trop de risques). 


Mais c'est cette vue en relief que lui apporte ce baptême et cela améliore sa capacité d'analyste.




la MF 22, un atout pour sauver l'Italie


Le succès Germano-Autrichien de Caporetto, le 9 Novembre 1917, menace très gravement nos alliés Italiens qui y ont perdu de l'ordre de 300000 hommes, tués blessés ou prisonniers. 

La France va envoyer des unités pour renforcer ce front assez lointain pour aider nos alliés transalpins à affaiblir l'Empire Austro-Hongrois. 


L'escadrille de mon grand père, la MF 22 semble être particulièrement bien notée, puisqu'elle est envoyée en Italie en Décembre 1917. 

André va y passer la fin de la guerre.






Cliquez ici pour lire le post qui explique comment une escadrille de reconnaissance put être transférée en Italie, en Hiver et par la voie des Alpes







The following story pays tribute to André, my Grandfather.

André was born in 1880. When he was 5, he witnessed the imposing funeral of Victor Hugo embedded in a crowd of two millions of persons. He was a slim, cautious and indefatigable person. He was also a very educated man who was socially exquisitely refined. He learned me the good using of my own eyes and also to see how beautiful is the world, giving to me one of the key value of the bliss.

At the very beginning of the XXth century, André was a soldier during his military service in the infantery “division de fer” near Nancy, marching very often up to 70 kilometers (~44 miles) with a 40 kg (88 pounds) bag on his shoulders. He was sent back at home after only one year as too frail.

He wanted to be an artist and went to the Ecole des Beaux Arts in Paris. This is absolutely related to the following part of the story. This story, mainly a military one, is based on my personnal recollection of what André told me until his death in June 1964, and the letters he sent to my Grandmother who was teaching the art of drawing in a famous secondary school in Paris. As he loved his wife, his letters did not contain all the numerous bad sides of the war, but mainly the fair, noble or even beautiful side of the Life.

He was 34 at the start of the war. The private André was sent to a 75mm gun battery. This gun was famous in France – I guess, also, in the Kaiser's armies – because it was able to fire more quickly than the infantery riffles, and then, to stop many infantery assaults.

André was quicly specialized in the repairing of the telephonic lines which where cut very often by shell explosions. These lines linked the batteries with their observation posts. Such a job was at risk, owing to the lack of any protection for the “téléphonistes” as they were christened. The repairer were an easy target for the ennemies and machines guns, riffles and artillery erupted quickly if they were in sight. Nevertheless, André was never wounded and died fifty years later. As he was very slim and rather small, he was a lightweight man. Indeed, that may have given him an Darwinian selective advantage both in swiftness and in stealth.

The 75 mm shells did not strike very far, so the distance between the batteries and their targets rarely exceed 6 km. Indeed, the 75 mm batteries were very often the target of the counterfire of the german ones. The use of toxic shells occured during the year 1915. The first time André experienced this coward‘s weapon, he did not have any gas mask, but he suffered from an strong head cold. The toxic gas killed all the germs... but also his sense of smell for years. The other times he experienced such things, he have get his gas mask.

The military life of my Grandfather changed after having be sent as an observer in the observation post not to repair the telephon, but to observe. He came back with a precise drawing of the landscape. For the artillery officers, it was a useful tool to determine what was changing. But, the October 19,  1916 André appeared too much useful to stay in his battery and was ordered to go to the artillery staff in order to point out on the maps all the military targets he has identified on aerial photographies.

However, a more radical change occured the December 12, when he was sent as a aerial photo analyst in an observation squadron (MF 22) using Farman MF 40 pusher biplanes. The airfields were not threatened by the current artillery guns, but the german planes were still present, so there was several dogfights in which our fighters were playing an outstanding role. André had a real fondness for the diminutive “Bébé” Nieuport fighter so much so that he has built a little mock up of this fighter (I never have seen it...).

The September 2, 1917, after 3 years of war, André was promoted as corporal and some days later, he made his first flight at the gunner place. Obviously, such a flight is allways like a second birth. The Farman F 40 plane was slow... for a plane, but at 120 kph, the wind is as strong as a storm. As an artist, he discovered new colors, new visual patterns. However, he observed the german lines and identified easily the trenchs he had known from black and white photographies only. The oblique view on the battlefield helped him a lot and he see how fast the ennemy soldiers were working. Now, this flight had given him a very better capacity for the analysis of his photographies.




Our Italians allies suffered from an severe defeat at Caporetto the November 9. Their losses rose to 300000 soldiers. The French Command decided to send some reinforcements on the Piave front.
The MF 22 squadron had performed well and was sent on the Italian front in December. My grandfather had spent all the remaining time of the war in this country.










2 commentaires:

  1. Une petite interrogation par rapport à la "Photo oblique datant du 18 Février 1917 prise à 300 m"
    J'ai beaucoup de mal à imaginer que cette photo ait été prise à 300 m. A cette altitude, on distingue vraiment bien le sol et les gens.
    N'y aurait-il pas une erreur sur le négatif ?

    RépondreSupprimer
  2. Bonjour,
    votre question est vraiment intéressante.

    Mais ma réponse ne peut être que décevante.

    Comme vous l'avez noté, l'altitude que je donne dans la légende est celle que j'ai lue sur le positif conservé par mon grand père. Par ailleurs, quand nous parlions ensemble de cela, j'avais entre 8 et 13 ans. A l'époque, je ne me souciais pas de tout ce qui était technique. Ensuite, il était entré dans une suite de problèmes de santé liés au cancer qui l'a emporté fin Juin 1964 et nous ne parlions plus de la Grande Guerre.

    Il est exact que l'on ne voit pas de soldat sur la photo, mais, déjà, à 300 m, avec une focale standard, un film de qualité très moyenne et un tirage qui me paraît sale, je ne suis pas sûr qu'on les distinguerait très bien.
    En outre, la photo a été prise le 18 février 1917 à 16:30, ce qui indique aussi que la lumière était déjà relativement faible.

    Par ailleurs, si la photo a bien été prise à 300 m, elle est quand même oblique, donc ce que l'on voit doit être à plus grande distance. A l'époque, les focales standards n'étaient pas aussi courtes que maintenant, donc ce que l'on voit de plus près est probablement à plus de 500 m.

    Enfin, le fait que le vol ait été annoncé comme fait à 300 m ne signifie pas que l'avion n'ait pas subi des modifications d'altitude, soit à cause de petits cumulus si on était en ciel de traîne, soit à cause d'ascendance orographiques s'il y avait un vent fort.

    Le MF 40 avait une charge alaire qui devait le transformer en véritable ludion dans un tel cas.

    La seule piste pour y voir plus clair serait de connaître la taille moyenne des espèces de créneaux que dessinent les tranchées. La largeur des tranchées est trop variable...
    Mais je n'ai aucune idée sur le sujet.


    RépondreSupprimer