mercredi 15 février 2012

La Chasse enchaînée ou comment s'interdire toute maîtrise de l'air (révisé 11 / 11 /2013)

(If you prefer, you may read an English version of this post: Click there)




Je veux traiter d'un des problèmes bizarres qui ont contribué à réduire l'efficacité de l'aviation Française en général et de la Chasse en particulier.



L'Aviation doit pouvoir manœuvrer face aux menaces qu'elle seule perçoit à temps 


Il s'agit du découpage territorial de l'Armée de l'Air. 

Cela commence par des Zones Aériennes. 

Bien sûr, chacune de ces zones est découpée - pour la chasse tout du moins - en groupements qui sont constitués de plusieurs Groupes de Chasse, eux-mêmes constitués de 2 ou 3 escadrilles de 12 avions en moyenne. 

Les plus importants groupements sont dirigés par des généraux, les autres par des colonels.

Le raisonnement ayant abouti à cette structure doit avoir son origine dans la vie des forces aériennes Françaises pendant les 44 mois de la partie statique de la guerre précédente.




Collection personnelle de l'auteur - 2 des zones aériennes au 10 Mai 1940 : la ZOAN qui est face à la Belgique,
la ZOAE qui fait face au Luxembourg et à l'Allemagne.  Notez la position des Britanniques (BEF) entre le Z et le O de la ZOAN - Publiées dans Icare - 1939-40/ la Bataille de France, vol IV, la Reconnaissance, article de R. Danel  - p 80/81


Mais ce qui vole, comme ce qui flotte, pendant une guerre en tout cas, ne devrait jamais être accroché à un quelconque morceau de terrain.

Par son essence même, une unité aérienne doit pouvoir se déplacer à tout moment, sauf pour le repos des hommes et l'entretien du matériel, bien sûr.

En me fondant sur les effectifs (données dans l'ouvrage de J. Cuny et R. Danel l'Aviation de Chasse Française 1918-1940, Docavia n°2), on peut voir que parmi les 4 Zones Aériennes (Nord, Est, Sud, Alpes), deux vont subir la totalité du choc de la Luftwaffe. 

Même si elles sont mieux dotées que les autres, le compte n'y est absolument pas.



Le 10 Mai 1940, à 00:00, la zone Nord (ZOAN) comptait 3 groupements : Le groupement 21 avec 152 avions, le groupement 25 avec 50 avions et le groupement 23 avec 183 avions.

La ZOAN comptait donc 385 monomoteurs de chasse auxquels devaient être ajoutés 47 bimoteurs Potez 631 pour la chasse de nuit, quasi absente des autres zones (!).

Je n'ai pas compté dans ce total les 24 Potez 631 de l'Aéronavale qui ont pourtant, eux aussi, joué un rôle significatif à partir du Pas de Calais.

La zone Est (ZOAE) comptait 2 groupements : Le groupement 22 avec 168 avions et le groupements 24 avec 77 avions, soit un total de 245 monomoteurs.

Ces deux zones aériennes totalisaient ensemble donc 630 monomoteurs.


Au même moment, la zone des Alpes (ZOAA) disposait de 143 monomoteurs de chasse et de 5 Potez pour la chasse de nuit. 

Mais l'Italie n'était pas agressive du tout !


Tout aussi stupidement, il existait 135 Morane 406 hors de métropole, dont une très bonne unité (le GC I/7) au Liban. 


A l'évidence, ces chasseurs eussent été vraiment à leur place en protection dans le Nord plutôt qu'à 1500 ou 3000 km du territoire attaqué par les armées hitlériennes. 


Cela nous aurait donné un total de 900 chasseurs, 200 de plus que les Allemands pour les monomoteurs, auxquels il convenait d'ajouter les chasseurs Britanniques.


Cela signifie que l'Etat Major de l'Armée de l'Air avait dispersé ses avions n'importe où.


De là sortirent deux conséquences : La Chasse, mais aussi le Bombardement appartenaient à une multiplicité de petits commandements qui ne recevaient aucun renseignement réel sur la situation générale.

Le théâtre des opérations leur était incompréhensible et ils ne poeuvaient réagir qu'après coup, perdant de ce fait toute influence tactique efficace.


Je reste très étonné que les historiens de notre Aviation se soient passionnés au sujet des fameuses 1000 victoires revendiquées par D'Harcourt : Elles n'ont pas un grand intérêt vu le résultat brut de notre défaite.


Il me semble, par contre, beaucoup plus instructif de comprendre que l'organisation territoriale de notre Aviation en temps de guerre a été paralysante, et a donc constitué un facteur aggravant dans la conduite de la guerre.

Ce fut donc une des causes de la défaite Alliée, et cela fait partie de ce que tout citoyen devrait savoir.


Cette dispersion était le résultat automatique de la division en zones et en sous-zones ancrées dans les habitudes des Armées terrestres. 


Edison disait - paraît-il - que le spectre d'un cheval tirait chaque locomotive. 

Eh bien, dans notre Aviation, les spectres des batteries d'artillerie de la guerre précédente ancraient tous nos avions.

Cela était compréhensible pour l'aviation d'observation, mais c'était totalement inacceptable pour la Chasse comme pour le Bombardement.



Les conséquences du morcellement territorial


Je n'ai pas l'impression - les acteurs nous l'ont clairement fait comprendre - que les informations recueillies par les avions de reconnaissance aient été transmises immédiatement au GQG du Général Vuillemin. 


Si elles l'avaient été, peut-être aurait-il eu l'idée d'envoyer la Chasse et le Bombardement taper un grand coup dans les Ardennes dès le 12 Mai 1940. 

Nous aurions alors pu faire très mal...


Soyons réaliste et impitoyable :Le seul intérêt de ce système semble n'avoir été que de donner des places à des officiers généraux dont on ne savait pas quoi faire.

Du coup, bien sûr, les empiétements autoritaires du patron d'un groupement sur les prérogatives d'un de ses collègues ne manquèrent pas de se produire et de provoquer des tensions préjudiciables à l'efficacité de l'ensemble.

Il y avait pourtant beaucoup de tâches vraiment indispensables à réaliser, comme  :
  • organiser et "durcir" (= rendre moins vulnérables) les bases aériennes ;
  • organiser des séances de tir sur cibles mobiles à fort défilement ;
  • organiser les communications radio ;
  • organiser l'entraînement des jeunes pilotes ;
  • créer un système de communication rapide entre les diverses constituantes de l'Armée de l'Air ;
  • créer une communication rapide entre l'Armée de l'Air et l'Armée de Terre ;
  • organiser pratiquement les communications interarmes ;
  • veiller à développer les systèmes de détections et l'analyse de leurs informations ;
  • organiser le recueil des informations du guet aérien et répercuter les synthèses sur les groupes concernés ;
  • répercuter les synthèses d'informations des groupes de reconnaissance sur les groupes de bombardement ;
  • organiser un système de livraison des avions neufs aux groupes, sur des bases plus proches du front ;
  • organiser une véritable aviation de transport.

J'en ai évidemment oublié, mais j'aurais pu déjà donner du travail à 12 officiers généraux sur des travaux vraiment indispensables.

Si nous avions joué un jeu de ce type, qu'il eut été possible d'améliorer encore qualitativement puisque 140 Dewoitine 520 étaient sortis d'usine au 1er avril 1940, ce qui aurait permis d'en armer 5 groupes, donc 10 escadrilles, les conditions de travail de la chasse Française eussent été bien différentes. 

OK, ces avions ne disposaient pas de pipes à réaction, mais ils volaient 70 km/h plus vite que les Morane 406 et montaient également incomparablement mieux. 

C'est une des raisons qui entretiennent ma colère contre ceux qui ont voulu faire croire que le Morane 406 était significativement plus rapide que le Morane 405-01 alors qu'il n'en était rien.


Cela me permet aussi de revenir sur un des arguments du Colonel F. Kirkland (Kirkland, Lt. Col. Faris R. “The French Air Force in 1940,” Vol. XXXVI, No. 6 (September-October 1985): 101-118). 

Il s'y étonnait que l'Armée de l'Air ait gardé en réserve l'essentiel des avions produits.

J'ai du mal à comprendre nos généraux : Si ces avions avaient été mis en l'air, nos chasseurs eussent été majoritaires.

Nos pilotes eussent eu, mathématiquement, plus de chance de rencontrer l'ennemi dès le 10 Mai (moment où les escortes de chasse Allemandes étaient rares). 

Ils auraient donc eu de bonnes chances d'infliger des pertes considérables à la Luftwaffe et eussent réduit leurs propres pertes.

C'eut été autant d'ennemis aériens en moins pour les futures batailles...


Cliquez ici pour passer à l'analyse de l'alerte aérienne en France entre 1939 et 1940










2 commentaires:

  1. C'est vraiment incroyable cette incompétence des généraux Français, sur terre aussi on ne savait pas utiliser le matériel tel Degaulle qui jette ses chars en masse droit devant pour se faire massacrer par l'artillerie ennemi.

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    1. Je suis d'accord avec vous sur l'étonnante incompétence des décideurs.

      Je suis plus réservé sur votre vision de De Gaulle, parce que, d'abord,on ne lui a pas donné des unités aguerries : Elles se sont formées sur le terrain pour l'essentiel d'entre elles.

      Si vous voulez mon avis, nos grands chefs voulaient que De Gaulle se plante à Montcornet comme à Abbeville.

      Si on lui avait donné de vrais moyens, Guderian aurait eu beaucoup de soucis, comme il l'explique dans ses "mémoires d'un soldat".

      Mais les généraux Britanniques ne furent pas meilleurs du tout, les Belges ou les Néerlandais pas davantage. Comme je l'explique dans un autre post, les soviétiques furent encore pires.

      Il faudra que Joukov arrive, disciple seulement par la lecture de Mikaïl Toukhchevsky pour bloquer l'armée de Guderian puis, deux ans plus tard, que Krouchtchev intervienne à Stalinegrad pour que la Wehrmacht soit aux abois sur le Front de l'Est.

      Cette incompétence est, dans chacun de ces pays, la rançon des choix politiciens faits pour obtenir à tout prix, des généraux dociles.

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